Wolf Alice, A Blues Weekend

Très attendu par la scène rock britannique, le dernier LP du groupe Londonien Wolf Alice est sorti ce vendredi 4 juin, au lieu du 11 juin initialement. L’attente était trop forte. Il est le fruit d’un travail introspectif de deux années sur lequel le producteur Markus Dravs (Coldplay, Arcade Fire, Björk) a participé activement. Les Londoniens délivrent un album grandiose et perfectionniste.

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Sur l’ouverture The Beach, Ellie Rowsell recite les débuts de Macbeth de William Shakespeare:” When we will three met again? In Thunder, lightning, in rain”. L’entame de l’album pourrait se placer comme un parallèle de cette tragédie. La montée crescendo lancée par les chœurs évangéliques et la batterie aux à-coups uniformes sonne les prémices d’un déluge. D’un silence grisâtre au départ du morceau, le glas est bel et bien sonné pour une relation si forte, laissant l’âme en peine s’évaporer brutalement. Deux minutes suffisent pour que Blue Weekend laisse la tristesse embrasser un instant contemplatif.

La troisième œuvre de Wolf Alice vient quatre ans après leur précédent succès Visions of Life qui avait reçu le Mercury Prize en 2018, sans oublier leur nomination aux Grammy Awards en 2016 pour leur tube Moaning Lisa Smile. La bande s’est réfugiée depuis dans un Airbnb dans le Somerset, dans l’ouest de l’Angleterre. En se recroquevillant dans une contrée rurale isolée du bruit ambiant de Londres, ils ont pu renouveler leur son et leur production.  Il a été l’occasion pour la leader charismatique Ellie Rowsell de s’émanciper en autrice-compositrice captivante. Blue Weekend regorge des plus beaux textes du groupe à ce jour.  Moins réservée, plus assurée, elle parvient à apporter à travers ses propres romances un but à nos émotions passagères et très intimistes.

Par exemple, la sublime ballade No Hard Feeling, à la guitare acoustique rebondissante, ne surjoue pas avec le trauma d’un chagrin amoureux.  Les mots sont simples mais loin d’être niais. La séparation évoque souvent une déchirure inguérissable. Ici, Ellie la bonifie en une leçon de vie pour un lendemain meilleur. On laisse couler nos lames avec le sourire. Et si finalement, la solution était de ne jamais tomber amoureux pour ne pas subir les ruptures ? Telle est la morale de Safe For Heartbreak (if you never fall in love) où le batteur Joel Amey vient accompagner vocalement Ellie.

Wolf Alice papillonne sur divers registres avec tant de facilités déconcertantes.  How Can I Make It Ok ? se lance comme un tube FM des années 80, drivés aux codes de Bat For Lashes et Cocteau Twins. Il s’enchaine avec le plus hard et punky de l’album Play The Greatest Hits qui élance les guitares menaçantes de Joff Oddie. Joli écho encore plus résonnant que son jumeau Yuck Foo, présent sur le précédent opus. Il s’agit certainement là de l’enchainement le plus brusque et le plus clivant entre deux pistes qui fera frissonner les amateurs éclectiques de montagnes russes.

L’album gagne en splendeur également par la réalisation de ses clips, chaque piste ayant droit à sa petite vidéo ! La bande a pu s’attacher les services de Jordan Hemingway, bien connu comme réalisateur des pubs des marques de mode mondialement connus (Gucci). On retrouve souvent sa patte sur la dualité des couleurs bleuâtres et rougeâtres qui expriment les ressenties opposés de Ellie. Il transcende même la narration de cet opus par ses effets troubles et psychédéliques, pointant à merveille les expressions marquées de chaque personnage.  Ainsi, dans le démoniaque Smile, on y voit avec dégoût la populace d’un pub afficher sa face obscure. La gérante du lieu fracasse pour notre plus grand bonheur les comportements misogynes qui lui font face. Ce titre a tout pour être un hymne en live tant son énergie torride hérisse nos poils.

Le talent d’écriture est porté à son sommet sur le magnifique Delicious Thing. Ellie nous bluffe en alternant des chants conversationnels et les chants en chœurs sur des cordes frémissantes. Elle narre ici son trip glam à Hollywood qui finit en douce amertume et montre les limites de son rêve. La romance est poignante et semble encore venir éprouver les relations de la chanteuse et guitariste. Là encore, le morceau se veut éthéré et progressif. Le son du groupe s’adoucit également sur cet album. L’épique The Last Man of Earth, premier single dévoilé de l’album en février, était la pièce maitresse de cet ensemble. Joué sur un piano de plus en plus imposant, il révèle à lui seul l’évolution du groupe. Wolf Alice invite à faire fi de l’arrogance humaine pour se sublimer avec notre force intérieure.

Suite à ces introspections, la tendresse prend finalement le pas entre les amis, le verre à la main et soi-même dans le final The Beach II. Les trois éléments sont donc réunis et peint le tableau d’un moment apaisant. L’orage est passé.

Blue Weekend est le chef d’œuvre absolu d’un travail minutieux du groupe. En jouant simple et avec leurs marques habituelles, Wolf Alice a su rendre de la grandeur et de l’éclat à chacune de ses onze pistes aux registres variés. Si l’ensemble se base sur les réflexions personnelles des relations contrariées d’Ellie, ses dires deviennent aussi les nôtres. La bande parvient à prendre en main nos émotions les plus subconscientes pour les bousculer et les ressaisir. Grâce à cet album, le rock britannique revient sur le devant de la scène de la plus belle des manières.

Coups de cœur de l’album : Smile, Delicious Thing, How Can I Make It Ok?, Play th Greatest Hits, No Hard Feelings