UTO : « Le feu c’est l’endroit devant lequel on se retrouve »

Et si le deuxième album d’UTO était l’une des plus belles surprises de ce printemps ? Son long titre « When all you want to do is be the fire part of fire » est à l’image du duo formé par Émile et Neysa. Peu importe qu’il paraisse long (il est vrai que Fiona Apple avait été encore moins concise avec son interminable « When the Pawn Hits… »), l’essentiel réside dans ce qu’il signifie : « Être le feu du feu ».

Crédits photo : Marco Dos Santos

Avec ses sons Trip Hop / Electronica issus meilleures années 90 et réinventés, UTO nous fait voyager sur les frontières lointaines de leurs univers musicaux si singuliers et fantasmagoriques. A mesure de l’écoute et des réécoutes des neuf titres qui composent l’album on en découvre de nouveaux cheminements et de nouvelles perspectives. Chaque note, chaque parole possède sa place et y tire sa légitimité, à la fois expérimentale et concrète.

C’est avec cette soif de découverte (et d’aventure) que nous sommes allés à la rencontre d’UTO dans leur fief du Loiret en bordure du parc du Gatinais. Au cœur d’une nature qui commençait à prendre des teintes printanières, dans les décors de leurs clips d’A la Nage et de Heavy Metal, nous avons retrouvés Neysa et Émile le temps d’une discussion.


La Face B : Bonjour, comment allez-vous ?

Neysa : Un peu fatigués parce qu’on revient de tournée. Mais ravis d’être rentrés à la maison. Heureux même car ça s’est bien passé !

La Face B : Vous venez d’enchainer deux dates à l’étranger.

Émile : Oui, Milan et Zurich. Il y a toujours de la route, des imprévus, des petits épisodes… En même temps, on ne s’ennuie pas. On aime bien.

Neysa : Et le moment qui nous sépare d’une sortie d’album n’est pas le pire moment à vivre. On est excité. On a vraiment hâte que cela sorte et de toutes ces dates qui nous attendent cette année.

La Face B : La sortie d’un deuxième album est toujours particulier parce que dans le premier on peut avoir l’impression d’avoir tout mis.

Neysa : Il peut y avoir un peu de ça mais cela s’applique moins pour nous. Avant notre premier album, nous avions trois EP. Aussi, je n’avais pas l’impression que notre premier album était notre vrai premier album.

Émile : J’ai plus une impression inversée entre notre premier et deuxième album. On s’était davantage mis la pression sur le premier à essayer de vouloir définir ce que l’on allait faire et comment on allait le faire. Dans quel paysage musical on allait pouvoir exister. Comment on allait nommer notre musique. Ce genre de questionnements… On en avait une sorte d’obsession. Je parle d’obsession par ce que c’est vraiment l’inverse de ce qui aurait pu définir notre premier disque : avoir des trucs homogènes avec des morceaux qui se ressemblent. Avoir un son.

Neysa : Alors que c’était super hétérogène.

Émile : C’était tout l’inverse.

Neysa : C’est fou quand tu dis que tu veux faire quelque chose et que tu te retrouves à faire l’inverse. Là, on ne s’est rien dit pour le deuxième et c’est beaucoup plus homogène.

Émile : Je dirais plus tenu qu’homogène. Et c’est aussi, un disque que l’on a mis beaucoup moins de temps à faire. Pour le premier, on a mis du temps parce que…

Neysa : On avait du temps

Émile : Parce qu’on avait du temps.

Neysa : On avait des verrous à faire sauter

Émile : Et des choses à apprendre au travers de ce disque.

Neysa : Là, ce serait difficile de savoir précisément combien de temps on y a travaillé. J’ai l’impression qu’il y a dû y avoir trois sessions de travail. Mais entre ces sessions de travail on a quand même avancé. On a aussi construit une maison, on a fait une tournée. Et hop, en sept mois tout s’est fait.

Émile : C’est ce qui n’a pas mal changé entre le premier et le deuxième album. On était vraiment occupés pendant qu’on faisait le disque. Occupés à construire une maison, à tourner, à continuer à faire vivre ce premier album qui était sorti, pas si longtemps avant. Et ça nous a vachement nourri. Ça nous a aussi permis d’affronter plus sereinement les moments où n’est pas inspirés, où on n’est pas en train de faire de la musique et d’avancer sur le disque. Là, où pour le premier album c’était tout l’inverse. On était globalement en confinement. Avant le confinement on ne tournait pas trop. Et donc, on avait beaucoup de temps pour faire ce disque. Et comme faire de la musique c’est passer la plupart du temps à loser et à rater des trucs…

Crédits photo : Marco Dos Santos

La Face B : Dit de façon positive, à expérimenter

Émile : A expérimenter, oui, mais souvent en se remettant pas mal en question. En doutant pas mal. Et plus tu as du temps pour douter, plus tu doutes [Rires]. On en a fait l’expérience sur le premier disque. Et aussi, à titre personnel, j’ai passé une année où je n’allais vraiment pas bien. Et ça correspondait à une année où j’avais eu du temps pour ne pas aller bien.

La Face B : Quand on est occupés, cela permet de se concentrer.

Émile : Après, je ne dis pas… On est occupés à faire des trucs que l’on aime. C’est évidemment le meilleur scénario. Je plains les gens qui sont occupés à faire des trucs qui ne les intéressent pas.

La Face B : Et cela donne un deuxième album plus court, plus intense, plus homogène que le précédent. Même si le côté hyper sympa du premier tenait aussi en toutes les pistes exploratoires qu’il contenait. Pour le deuxième, à première écoute on est un peu surpris par le fait que cela soit plus concentré.

Émile : C’est vrai que c’était une volonté de notre part. Un peu en réaction au premier disque et à la façon que l’on a eu de le faire. On avait très concrètement envie de faire des morceaux plus courts, avec des formes plus simples.

Neysa : Des mélodies moins alambiquées.

Émile : On avait vraiment cette volonté de synthétiser, de raccourcir, de couper, d’avoir des morceaux plus directement accessibles. Ça ne veut pas dire sans les couches que l’on aime mettre. J’ai toujours l’impression que l’on fait de la musique qui peut se réécouter mais que l’on comprend à la première écoute. Et ce n’était pas forcément le cas du premier disque. Enfin, ce sont des sensibilités. On n’écoute pas tous la musique de la même façon.

A room with a view

La Face B : Sur le deuxième album, est-ce que vous avez fait évoluer votre processus de création ? Vous travailliez chacun de votre côté pour converger ensuite.

Neysa : Je dirai que cela s’est encore plus radicalisé. Dans le sens où avant on avait déjà deux espaces mais on pouvait s’entendre. J’entendais ce que faisait Emile alors que là je ne l’entends plus.

Émile : On a pris de la distance mais je pense que l’on bosse toujours de la même façon.

Neysa : On se retrouve toujours au même moment.

Émile : On n’a jamais vraiment conscientisé, organisé, méthodolisé notre façon de travailler

Neysa : Sinon on s’ennuierait, on serait figés. Là, il y a des instrus que j’ai faites où c’est Emile qui chante. Des textes qu’il a écrits également. Le fait d’êtres seuls, nous permet aussi d’aller ailleurs.

Émile : Je pense que l’on est plus sereins dans notre façon de faire. Ça a fonctionné et donc ça peut continuer à fonctionner de cette façon. Le plus important c’est qu’au moment où on se retrouve on soit ok.

« When all you want to do is be the fire part of fire »

La Face B : Si on devait caractériser votre style de musique on penserait à un combo entre trip hop et Electronica. Pourtant avec son titre votre deuxième album rend hommage à Bill Callahan un chanteur de country alternative

Émile : Ce n’est pas un titre que l’on a choisi parce que c’était une filiation musicale évidente. Bien que cela en soit une.

Neysa : Evidente non, mais on l’adore tous les deux depuis très longtemps.

Émile : C’est un artiste qu’on aime. Maintenant, ce n’est pas parce que c’est un artiste que l’on aime, que l’on ait choisi cette phrase.

Neysa : C’est vraiment pour la phrase. L’histoire de cette phrase, on regardait tous nos morceaux, et il fallait que l’on trouve un titre. On était là, près de ce feu. Et on s’est dit « Mis à part la musique qu’est-ce que l’on fait le plus au quotidien ». On ramasse du bois, on essaye de faire démarrer ce feu et ça foire une fois sur deux. « C’est vrai, on fait des feux ». On commence à parler de tout ce qui nous vient en tête. Au début, il y a une phrase super sombre d’Artaud qui nous vient dans Satan : « Le feu se brûle lui-même, il se punit ».

Extrait Antonin Artaud : Vie et mort de Satan le feu.

J’adore cette phrase mais ce n’est pas du tout ça. Justement, il y a un côté très adolescent dans notre musique. Pas au sens où ça tâtonne mais plus parce que cela renvoie à des choses que l’on a pu écouter étant adolescents fin 90 – début 2000. Et il fallait un titre un peu plus « Wouai » sur ce bouillonnement intérieur. Et cette phrase de Bill Callahan nous revient. Elle est étrange. On s’est dit : « C’est super long, mais ça va être ça » : When all you want to do is be the fire part of fire

Émile : C’est vrai que ce truc du feu, il y a plein de choses qui sont à son image. Le feu c’est l’endroit devant lequel on se retrouve avec Neysa. En fait, quand je pense à la manière de faire un feu – je dis on parce que je pense qu’il y a plein de façon de faire des feux et chacun a sa méthode, qu’elle foire ou pas – mais on s’y prend pour faire un feu comme on fait pour faire les morceaux. Ce n’est pas forcément ensemble.

Ça peut-être chacun, chacune de son côté, mais on va toujours venir profiter du feu de l’autre. Que ce soit le feu d’en bas (studio) ou celui d’ici. Et on va toujours faire des petits commentaires sur la façon que l’autre a eu de le faire : « Non, mais, tu as fait le feu comme ça » « Non, là ça ne va pas ça fume » « Attend je peux t’aider » « On peut faire comme si, comme ça ». On a chacun notre méthode, notre façon de faire, mais parfois c’est cool que l’autre vienne donner un coup de main.

Neysa : Je n’apprécie pas du tout qu’Emile intervienne avant que le feu soit pérennisé. Cela me vexe vachement. C’est comme quand je lui fais écouter des trucs qu’il trouve trop expé. Je récupère des chutes de bois des écorces de Jean Pierre [le père d’Émile] et ça fait des trucs qui ne ressemblent pas du tout à un feu. Il y a parfois un cube et il trouve ça farfelu.

Émile : J’ai appris à faire des feux, ici, depuis que je suis petit. Mon père m’a montré comment faire. Donc du coup, j’ai un truc assez méthodique. Il y a des trucs pour lesquels je suis méthodique, d’autres pas du tout.

La Face B : La construction d’un morceau de musique s’apparente à votre préparation d’un feu ?

Émile : Oui et des fois ça peut carrément foirer. Et si ça foire, ça foire. Il faut repartir de zéro. Ce n’est pas grave.

Neysa : Il y a des matériaux que tu peux garder et d’autres où en fait ce n’était pas une bonne idée.

Émile : S’il fait froid, c’est mieux quand ça marche du premier coup [Rires]

La Face B : Le thème de la chanson de Bill Callahan – Sycomores – d’où est tiré le nom de votre album, est la résilience. Est-ce aussi celui de votre album, même si le titre a été choisi après.

Neysa : Il faut toujours avoir une grande force de résilience quand on fait de la musique !

Émile : On trouve toujours des choses de ce titre qui résonnent de façon nouvelle dans notre musique. Comme tu le dis on l’a trouvé après, mais c’est un peu à l’image de ce que l’on fait. On doit encore aujourd’hui trouver des manières de comprendre ce que l’on fait, pourquoi on l’a fait et pourquoi cela a du sens par rapport à d’autres choses que l’on a pu faire. C’est en même temps pas facile de zoomer à l’intérieur de soi. Parfois on a de bonnes surprises.

« Mais qu’est que cela veut dire exister sans l’autre au sein d’un projet commun »

La Face B : Et sur les grandes thématiques que vous abordez dans votre album ?

Émile : Neysa pourra peut-être mieux répondre parce qu’elle a davantage écrit que moi. Le fil rouge a été : « cela fait dix ans que l’on est ensemble et que l’on travaille ensemble ». Il y a l’idée de ce duo, de l’entité que l’on a créé ensemble, mais dans laquelle on existe l’un, l’une sans l’autre. Mais qu’est que cela veut dire exister sans l’autre au sein d’un projet commun. C’est un truc qui est revenu de façon diffuse. Pas forcément au premier degré.

Neysa : Ce second album est plus un lieu où on peut s’adresser l’un à l’autre et s’adresser à soi sans l’autre. Le paradoxe est là. La possibilité d’une sorte de défusion, mais en même temps qui rejoint la fusion parce que l’on n’emprunte pas ce chemin, jamais jusqu’au bout. On termine tout, ensemble.

Émile : On signe tout à deux.

La Face B : On retrouve ces interrogations dans 2Moons, l’attraction potentiellement contradictoire qu’exercerait sur nous, deux astres

Émile : Carrément, j’ai eu cette idée pour parler de nous, mais elle peut s’adresser à beaucoup de gens. On est tous concernés à un moment dans sa vie. Maintenant ça peut prendre des formes différentes. On peut se le dire, en prendre conscience ou pas.

Neysa : C’est un texte qui ne fonctionne qu’avec des oppositions de choses sur lesquelles il faudrait faire des choix et qui ne vont pas ensemble. Evidemment, il n’y a pas deux lunes. Il y a une lune et un soleil. Et donc vouloir deux lunes c’est compliqué.

Émile : C’est une chanson assez simple. Elle me plait parce qui peut être prise au premier degré ou pas, mais qui fonctionne à plusieurs échelles. Vouloir une chose et son contraire, ça peut exister dans l’intimité, dans la vie en couple, dans la vie en communauté, dans le travail. Ce sont des choses que l’on traverse ensemble dans le travail au quotidien. On prend une direction et du coup plus en avance dans cette direction, plus on s’éloigne d’une autre direction que l’on aurait pu prendre. Et plus on prend du recul sur cette autre direction plus on se dit qu’elle aurait été pas mal. Déso, mais c’est l’histoire de la vie. Finalement, dans ce disque on a peut-être moins eu ce truc-là. J’ai eu l’impression de plus assumer les directions que l’on prenait.

“Cela me faisait penser à un cheval au galop qui aurait cinq pattes”

La Face B : Emile, tu disais lors de notre précédente interview que parfois tu avais tendance à mettre plein de choses dans un morceau. Neysa quant à toi tu disais qu’il fallait mieux retirer des éléments. Plumbing – et ça marche très bien – est un morceau complet. Il y a énormément de sonorités différentes qui se répondent.

Neysa : Et pourtant il y a très peu de choses. Plumbing est le premier morceau de cet album qu’on ait fait. On venait de récupérer une petite boite à rythme, trop bien. Conçu par LA Priest, la Gene machine qui fait des trucs complètement saccadés.

Gene III by LA Priest

Émile : C’est une machine qu’il a inventé pour son disque qui s’appelle Gene et en fait c’est un mode de programmation de sons. Une boite à rythme ce sont des sons que l’on programme dans le temps. Normalement on les programme sur une métrique, à la double croche, à la croche. Ensuite les sons sont aimantés à cette métrique. Il n’y a pas moyen de les faire exister entre cette métrique. Et là, c’est un mode de programmation avec un bouton rotatif, mais pas cranté. Il n’y a pas de segments.

Neysa : Cela me faisait penser à un cheval au galop qui aurait cinq pattes. C’est un truc où ça va se décaler. On ne peut pas séparer les sons et ça fait cet espèce de pâte de rythmes où à la fois cela t’entraine et en même temps cela te ralentit.

Émile : C’était un morceau assez challenge parce que j’ai enregistré ce rythme, ce pattern qui fonctionne de manière complètement autonome d’une autre machine ou d’une horloge calée sur un BPM. Je n’ai jamais eu le BPM précis du morceau. Il doit exister, mais doit ça doit être un chiffre avec des décimales. Tu es limité dans un ordinateur, deux décimales dans Ableton. Du coup c’est un morceau qu’on n’a pas pu continuer en étant sur le grid, c’est-à-dire sur une échelle dans Ableton. C’est un morceau sur lequel c’était très rébarbatif, très chiant, de rajouter des choses. Il a fallu le faire fonctionner avec peu de choses.

Neysa: Et à ce moment-là, j’étais complètement malade. J’étais au lit et j’entends ce rythme qui s’échappe du salon, je me mouche non-stop et je me dis « je vais faire un truc sur la plomberie et je vais l’enregistrer malade ». Je suis complètement malade quand j’enregistre ce morceau d’où tous les bruits « wraouiiin» qui sont drôles. C’est un arrangement au mouchoir.

La Face B : Et il a été enregistré en une seule prise ?

Émile : Oui comme pour pas mal de morceaux, je prends des machines et de jamme un peu avec. Ensuite je réécoute le truc et souvent j’isole des petites boucles que je duplique ensuite.

Neysa : On a juste rajouté le mellotron à la fin. Mais pareil, on était tous les deux et c’était une prise live improvisée. On s’est dit on garde le piano et le « wraouiiin ».

Émile : C’était un morceau sur lequel il y avait beaucoup de traitements sur le master et je n’avais pas envie de revenir en arrière. On a mixé le disque avec Lorenzo et celui-là on l’a laissé tel quel. On a fait juste un mastering parce que je ne voulais pas faire un pas en arrière. Il y avait un truc de groove super bizarre, très compressé. Les éléments interagissent entre eux

La Face B : Ce sont les aspérités qui donnent vie à la matière.

Émile : Oui ce truc un peu crado nous plaisait. Cela allait avec ce côté enrhumé de Neysa.

Neysa : C’est vrai que Plumbing est un peu différent des autres morceaux de l’album. C’est une voie que l’on aurait pu prendre et qu’on a pris que pour ce morceau. Mais, je trouve qu’il a tout à fait sa place dans l’album.

“Et c’est bon à savoir que je peux imiter une chorale d’enfants”

La Face B : C’est un peu l’impression que l’on a d’avoir en première écoute des morceaux très homogènes et après on s’attache à l’un ou l’autre pour différentes raisons. On a le sentiment qu’il y a eu également un gros travail sur les voix. Vous jouez beaucoup sur les effets mis sur elles. Cela va même jusqu’à te constituer une chorale à toi toute seule dans Unshape.

Neysa : J’avais tellement fait de chœur sur le premier album que je n’avais plus envie de travailler trop des morceaux polyphoniques comme cela avait été le cas dans Souvent Parfois ou Délaisse. Il y a un truc plus simple, minimal au niveau des prises de voix lead. Et pour Unshape, c’était une idée d’Émile que je fasse plein de voix très criées, un peu comme des enfants dans une cour de récréation. Mais c’était tellement différent des chœurs sur les années précédentes où j’essayais de faire quelque chose de joli, d’harmonieux. Là, c’était de la pure dépense d’énergie où je hurlais.

Émile : On a les vidéos de cette session, c’était vraiment très, très drôle parce que c’est une Neysa qui crie. Je lui avais dit : « Met toi loin du micro et crie le plus fort possible ». On est assez content parce que l’idée met venue sans que cela un vrai sens par rapport au morceau.

Neysa : Moi, j’y vois du sens. C’est la joie de la métamorphose.

Émile : Oui, mais ce n’était pas cela qui avait nourri cette idée ou alors de façon complètement inconsciente. On a vraiment cette impression d’une cour de récré avec des enfants. J’ai les vidéos de Neysa toute seule qui gueule dans le studio.

Neysa : Et c’est bon à savoir que je peux imiter une chorale d’enfants [Rires]

La Face B : Les morceaux très trapus en début du disque deviennent plus calmes vers la fin. Comme dans Napkin où on retrouve le sample d’un cri étouffé un peu à la façon Porcelaine de Moby. Quel a été le point de départ de ce morceau.

Neysa : Sur Napkin, je suis parti dans le sud de la France et j’ai récupéré le clavier Osmose pendant deux semaines. Et j’ai trouvé ce son hyper beau, « Mild Kisses », c’est un preset du clavier. J’ai écrit tout Napkin sur des nappes très lentes et je suis revenu ici et Emile a dit « Non c’est fini, je n’aime plus les nappes ». Et il a commencé à faire ses accords plaqués dynamiques au piano qui n’avaient plus rien à voir. Ensuite il a rajouté ce sample de James Brown. Il en a fait complètement autre chose et c’était super.

Émile : Comme d’hab, c’est au moment où quand je fais les choses je ne sais pas forcément où elles vont nous mener. C’est une fois que ça y est que je dis : « Ok, on y est ».

Neysa : Comme il fait ça, j’ai pensé à faire la troisième partie de voix qui n’existait pas. Et aujourd’hui, on fait un compromis sur scène où on a repris ma version démo Osmose du début et ensuite on part encore plus loin.

Émile : Il y a quand même ce truc, une des musiques des années 90 dans la pop avec un retour Drum & Bass. Dans Napkin, on est sur un tempo plus lent quand même. J’ai utilisé pas mal de samples de batterie pour ce disque. Je samplais à l’arrache, j’allais sur des vidéos Youtube et je faisais youtube pour mp3 et j’allais chopper les samples. Je n’étais pas dans un truc qualitatif.

Neysa : C’est marrant parce que quelqu’un nous a dit que ce morceau lui faisait penser à Feel de Robbie Williams.

Émile : C’est ce pattern de clavier un peu placement, un peu syncopé.

Neysa : Ce que j’avais en tête c’était une émotion fin années 90.

Émile : La musique de notre adolescence

La Face B : Et votre album contient également une collaboration avec HSRS

Émile : On l’avait rencontré via un tremplin Rock en Seine il y a deux ans. On s’était retrouvé avec tous les artistes qui en avaient profités.

Neysa : Et c’est la seule personne qui a posé une question très dérangeante pendant le séminaire. Et je me suis dit : « Tiens, je l’aime bien, elle ». Je suis allé lui parler. Ensuite plus rien pendant des mois. Je suivais son travail et je trouvais qu’elle avait vraiment une super voix, très différente de la mienne. Elle a une voix très puissante, très chaude. Elle fait plutôt du RnB, on n’est pas au même endroit musical.

Et j’étais dans le métro. Il y avait cette démo de Bredouille sur notre soundcloud. Je dis à Émile que j’étais bloqué sur ce morceau et que je ne savais pas s’il allait être dans l’album. Il lui manquait quelque chose et ce quelque chose ne pouvait pas venir de moi, ni de toi. Il manque une présence. Je lui envoie comme ça dans le métro et en trois jours elle nous envoie ce refrain trop bien. C’était fluide. On était très contents. Pour ce disque on ne s’est pas dit : « On aimerait collaborer avec tel ou tel artiste ». Là on avait un besoin et ça s’est fait comme ça.

Émile : Et jusqu’à pas si longtemps on ne connaissait pas trop d’artistes en France, des gens avec qui on aimerait collaborer. Mais là de plus en plus.

Neysa : Si, il y a Muddy Monk sur Napkin.

Émile : Muddy Monk a fait un solo sur Napkin et qui a fait un peu de prod dessus. Là de plus en plus, à mon avis les prochains disques que l’on fera il y a moyen que l’on fasse un peu plus appel à des collaborations.

Neysa : Il y a des personnes avec lesquelles on a envie de travailler.

Émile : En France, parce que c’est plus accessible pour nous encore aujourd’hui

La Face B : Des personnes qui gravitent autour du collectif Fortune Collective ?

Émile : Oui déjà via Fortune.

Neysa : Bilou dans fortune c’est trop bien. Les 15 15 ça nous semblerait aussi évident. Les Psychotics Monks aussi.

Émile : Ce sont des gens dont on aime la musique même si elle n’est pas au même endroit que nous. Mais je pense que l’on peut se retrouver.

La Face B : Sur le disque, toutes les compositions sont anglais alors que sur le précédent il y en avait en français.

Neysa : Ce n’est pas conscient. Je crois que j’ai écrit des trucs en français et puis ce n’est pas passé devant le grand jury. Mais, je n’étais pas du tout contre. Je ne savais pas si cela allé être du français ou de l’anglais. Effectivement, c’est plutôt de l’anglais. Et non je n’ai pas dit aurevoir au français.

La Face B : Vous avez sorti un son il n’y a pas longtemps sur une compile de Fortune.

Émile : Relief, c’est un morceau que j’aime bien. Je crois aussi que c’est plus dur de faire des morceaux dans ce qui nous plait et ce qui commence à nous ressembler maintenant en français.

Neysa : Et puis c’est dur de faire un album avec deux langues quand tu ne veux pas séparer les deux univers. Je pense qu’on y était arrivé sur le premier.

Émile : C’était réussi sur ces morceaux là mais ce n’était que trois sur l’ensemble. Je trouve cela plus dur. Je ne suis pas contre de faire un disque comme j’ai envie de le faire, en utilisant le français mais c’est plus dur.

Neysa : On a fait aussi un morceau avec Bilou qui n’est pas sorti encore.

Émile : Franchement pour nous c’est dur.

Neysa : Plus dur, mais ce n’est pas toi qui écris les textes en français.

Émile : Ouais, mais je pense que c’est plus dur également pour toi parce que tu le fais moins facilement

Neysa : Peut-être qu’inconsciemment je me dis que tu attends moins ça. Comme cela te plait rarement en français, je le fais moins.

Émile : Peut-être. C’est vrai que ce rapport à la langue n’est pas très clair.

La Face B : Après, ce n’est peut-être pas le plus important

Émile : Oui, et puis l’anglais c’est aussi la langue de Neysa. Son père est anglais, je l’ai toujours entendu parler anglais avec son père.

Neysa : Mais je suis française aussi.

Émile : Oui, mais tu n’as pas eu à adopter la langue anglaise. Tu es née avec elle.

“C’est une stimulation d’un environnement artistique fait d’échanges”

La Face B : Et avec Bilou, vous avez travaillé ensemble.

Émile : Oui, avec Bilou on a beaucoup, beaucoup collaboré et c’était trop bien. Dans toute collaboration il peut y avoir des moments un peu chauds, mais on est tellement content, contente et fier du résultat que l’on n’a jamais travaillé avec un ou une artiste de cette façon-là en réussissant à faire des choses qui nous ressemblent et en même temps qui lui ressemble aussi. C’est vraiment trop cool.

C’est rigolo parce qu’au départ on lui avait simplement demandé de faire une sorte de DA et au fur et à mesure on s’est retrouvé à tout faire ensemble. On a fait l’art work du disque, le merch, les clips, les teasers, les affiches de live. Et là, on a terminé et elle était déjà en train de faire un remix.

C’est une personne incroyable., une amie très chère. C’est assez rare de rencontrer des sortes d’âmes sœurs comme ça à trente ans avec qui on noue une relation aussi forte artistiquement et humainement en si peu de temps. Et en plus à trois, pas à deux. Et on n’a pas la même relation moi et Bilou ou Neysa et Bilou. Il y a un truc intéressant dans ce truc que l’on a tous les trois ensembles. Clairement, c’est une des choses importantes pour ce disque. Pas dans la musique, on n’a pas fait de morceaux ensemble sur ce disque, mais c’est quelqu’un à qui on faisait écouter les morceaux, que l’on voyait souvent.

Neysa : Qui nous inspire. Et c’est aussi un élément de réponse intéressant ça. A partir du moment où j’ai été familière du travail de Bilou qui n’écrit qu’en français, j’étais tellement fasciné par sa langue parce que pour moi il est d’abord poète, que j’ai arrêté d’écrire en français. Dès que j’écrivais en français, j’avais l’impression de faire du Bilou. Et ça la fait rire quand je lui ai dit ça. Je crois que c’est en train de s’estomper et que je vais pouvoir retrouver ma voie. Mais j’ai été tellement en amour de son écriture que j’ai renoncé un temps à écrire en français.

Émile : C’est vrai que l’on n’a pas fait de morceau avec Bilou, mais lui faire écouter nos morceaux et avoir sa réaction et son enthousiasme ça nous a parfois redonné confiance. C’est un ami vraiment important.

La Face B : Et d’un côté et de l’autre.

Émile : Oui d’un côté et de l’autre parce qu’on a travaillé également sur sa musique. On fait aussi partie des personnes auxquelles elle envoie ses morceaux dès qu’ils sont là.

Neysa : Et c’était trop bien parce que Bilou avait fait la première partie de Flavien Berger à l’Olympia et c’était la première fois que l’on entendait les prods qui étaient passées entre nos mains. Et deux mois après c’était nous et Bilou était aussi là.

Émile : On se doit beaucoup mutuellement.

Neysa : C’est bateau de dire ça, mais c’est tellement facile en musique d’avoir la tête dans son guidon. Et oui, on va voir d’autres concerts et il y a des disques de nos contemporains que l’on aime trop. Mais c’est autre chose. C’est une stimulation d’un environnement artistique fait d’échanges, de trocs parce que l’on ne sait pas faire la même chose, on n’a pas les oreilles pour les mêmes choses. Et c’est ce qu’il y a de plus stimulant. Ça donne des choses qui valent le coup.

La Face B : Et sur les projets à venir, la sortie du disque, des concerts.

Neysa : Il y a Petit Bain. On est en train de travailler sur des remix ou des versions alternatives des morceaux. On aimerait bien sortir un EP à l’automne, on verra comment cela se passe en avril. Et puis, on a plein de dates à l’étranger, c’est génial. On va aller au Canada et on espère pouvoir aller aux Etats Unis à la rentrée.

Émile : Après, j’ai le studio dont on parlait tout à l’heure. Ce n’est pas pressé parce que c’est chez nous, il n’y a pas de frais importants. On peut choisir les gens avec qui on veut travailler ou à qui on va laisser l’opportunité de profiter du studio sans forcément que l’on doive s’investir en étant là ou en participant au projet. Mais c’est un truc important. Ici on est vraiment isolés et j’ai besoin qu’il y ait des gens qui passent. Pas tout le temps, mais qu’il se passe des choses. Il y a déjà le bouche à oreille qui fonctionne. J’ai fait un compte Instagram du studio qui s’appelle La Hutte. Je pense que c’est un endroit qui sera moteur de projets que ce soit UTO ou autres. Les projets se nourrissent entre eux. Ça va être quelque chose d’important pour les prochains projets.

Studio La Hutte

La Face B : En termes de scénographie il va y avoir des évolutions, pas pour tout de suite, mais pour après.

Neysa : Pour Petit Bain ça sera une transition. On aura l’ancienne formule scénique avec des nouveaux morceaux.

La Face B : Vous les jouez déjà je suppose

Neysa : Oui, on les joue déjà, mais pas tous. Midway, on ne le joue pas encore, mais on pourrait. Bredouille, on ne savait pas si on bossait une version sans Julie. Pour Petit Bain, on va essayer de la faire venir.

Émile : On joue la plupart des nouveaux morceaux ou on les a déjà essayés. Comme tu dis ce sera un truc de transition. Mais il y a déjà une personne avec laquelle on va bosser. Adrien qui bosse avec Grand Blanc. On a toujours trop kiffer ce qu’il proposait au niveau des lights. On a appris dans un second temps qu’il ne faisait pas que la lumière, qu’il était aussi musicien.

Neysa : On a l’impression qu’il fait absolument tout.

Émile : Il fait de la DA, des remix

Neysa : Il est en train de construire son meuble dans sa chambre.

Émile : Il était même en train de mixer les séquences ordi de Saint DX.

Neysa: Batteur, mixeur, scénographe, ingé lumière, charpentier.

Émile : Il a l’air de faire plein de trucs. On ne se connait pas encore très bien, mais je lui fais grave confiance. C’est quelqu’un qui a l’air d’être bien dans ses baskets et sûr de lui. En tout cas qui ne craint pas de dire les trucs qu’il aime ou qu’il n’aime pas sur les projets avec lesquels il travaille. Donc c’est bien.

Neysa: On choisit les salles avec lui à Paris.

Émile : Nous, on est deux. On est déjà une team. Mais parfois on ne se voit même plus comme une team tellement on est proche – cette fusion dont on parlait tout à l’heure – et de trouver les bonnes personnes avec qui continuer à collaborer sur le live. On l’a déjà avec nos ingés son. Mais là, c’est une nouvelle personne avec qui on peut agrandir la team.

Crédits photo : Marco Dos Santos

La Face B : Que peut-on vous souhaiter ?

Émile : Du succès, de passer un step qui nous permette de réfléchir de manière encore plus sereine. Mais déjà ce qui est en train de se passer. Je suis très bien là où je suis aujourd’hui. On voyage partout pour jouer dans de bonnes conditions. Vous êtes là à venir nous poser des questions. On a de la chance que cela continue. Et ce qui est inhérent à la pratique de la création – que ce soit de la musique ou autre – c’est de pouvoir continuer à faire des trucs mieux. Dès qu’on fait un morceau bien, à chaque fois je me dis : « il est trop bien, ok je suis content, mais je ne vais jamais réussir à en refaire un, aussi bien ».

Neysa : On peut nous souhaiter de rester dans la part du feu et pas dans la cendre ni dans la braise.

Émile : De l’extérieur on se dit « C’est bon, ils ont réussi à faire cela donc ça va rouler ». Mais non, nous vraiment à chaque fois que l’on fait quelque chose de bien, on se dit : « ouais c’est cool c’est bien, mais c’est un peu là comme ça, je sais même pas comment j’ai trop réussi à le faire, est ce que ça va, est ce que je vais pouvoir le refaire ? » Et c’est ça qui met le feu.

La Face B : Maintenant vous avez une bonne expérience.

Neysa : Oui, mais on est amnésiques parfois de cette expérience. C’est toujours la première fois. Je le sens bien quand j’écoute d’anciens trucs que l’on a fait. Il y a une similitude dans la voix.

Émile : Oui, mais ça a son charme aussi. On a écouté hier Untitle et il me touche vachement. Il me touche autrement que les morceaux que l’on fait aujourd’hui.

Neysa : Je pense qu’il te touche parce qu’il te rappelle notre passé.

Émile : Je ne sais pas. J’avais pourtant l’impression d’être assez objectif sur ce morceau que l’on avait pas écouté depuis longtemps. Je le trouvais à plein d’endroits, pas comme je fais aujourd’hui, moins maitrisé, mais en même temps ça me plaisait. On ne sait pas comment faire parce qu’on les fait pour la première fois et du coup on les fait mal, mais aussi d’une manière que personne d’autre n’a fait auparavant.

Neysa : Quand on fait quelque chose mal, cela nous ressemble aussi !

Émile : Lorsque j’ai commencé à faire de la musique tout seul sur mon ordi, je ne faisais que des trucs que je faisais pour la première fois. Et j’ai des traces de ces morceaux et je les trouve bien pour ça. Il me serait impossible de les refaire. Non, je ne regrette pas.

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