Une conversation avec Séverin

A La Vague Parallèle, quand on apprécie un album, on adore partir à la rencontre de celui qui en est à l’origine. Honnêtement, on est très rarement déçu car souvent la musique représente bien celui qui l’a crée. On était donc assez impatient de rencontrer Séverin, qu’on imaginait aussi drôle que sensible. On avait visé juste et vous le découvrirez dans cette conversation où l’on a parlé entre autres de son dernier album Transatlantique, des nuances de sa musique et du fait de célébrer les vivants. Le tout avec beaucoup d’humour et beaucoup d’amour.

La Vague Parallèle : C’est bon on est parti ! 

Séverin : (avec l’accent anglais) It’s Working yeah ! Bonjour, c’est pour l’interview.

LVP : Salut Séverin, comment ça va ?

: Là aujourd’hui on est sur une bonne journée. Début de printemps avec un week-end qui s’annonce pas mal. Un week-end tranquille avant un concert donc normalement je tombe malade mardi, mercredi je dis qu’il faut pas que je fasse le concert, jeudi ça va un peu mieux, jeudi soir je demande à ma meuf de me faire du thé. Vendredi je stresse, je fais le concert et à minuit je suis bourré (rires)

LVP : Ouais, il vaut mieux être bourré après le concert (rires)

: Oui surtout un concert comme ça ou il y a plein de chansons que j’aurais jamais joué de ma vie donc il faut arriver sobre sur scène.

LVP : Quand on écoute Transatlantique, on a un peu la sensation d’avoir les pieds dans le béton et la tête avec les oiseaux. C’est une définition qui te va ?

S : C’est exactement ça. Je vois que tu as bossé déjà (rires). Mais c’est ça l’idée, les pieds dans le béton et la tête dans les nuages.

LVP : L’album dégage quelque chose de vraiment chaleureux dans sa composition et en même temps avec une grosse part de mélancolie. Comment tu as trouvé le bon dosage entre les deux ?

S : Je sais pas si j’ai trouvé le bon dosage, c’est à toi de me le dire ! En tout cas c’est ce que j’aime,  que ce soit dans la musique brésilienne, dans le chaud-foid de poulet ou dans le sucré salé. J’ai du mal avec la musique par exemple qui est uniquement mélancolique, je trouve que c’est un peu trop. Ca me plait quand la musique donne un peu d’espoir alors que les paroles ne sont pas forcément très gaies.

LVP : Tu aimes les contrastes en fait.

S : (ironique) Je suis un homme de contraste. Plus sérieusement, et j’ai l’impression que c’est aussi ton cas, j’aime bien rigoler. Ce qui est surement une marque de défiance. J’ai toujours été comme ça, si je vois quelque chose de triste, je tendrais toujours à le dédramatiser et je pense que c’est un trait de caractère que je partage avec pas mal de gens sur la planète.. Et pourtant avec mon âge avancé j’en ai vu des choses !

LVP : Je trouve qu’il y a trois thèmes qui ressortent de l’album : ça parle d’actualité, ça parle énormément d’amour et ça parle au final beaucoup de toi.

S : Alors oui, oui et oui ! Ça parle beaucoup de moi mais c’est drôle parce que il y a beaucoup de morceau ou je parlais pas de moi et ou j’ai changé le « on » pour mettre « je » pour que ça soit plus percutant.  Par exemple dans  Elle est là  , je parlais à la base d’une femme de chanteur qui n’est pas la mienne et en l’écrivant, mon manager m’a dit « pourquoi tu ne parles pas d’elle alors que c’est comme ton histoire ».  J’ai donc réécris le texte à deuxième personne.

Pareil pour  30 minutes après ma mort j’ai changé les pronoms pour que ce soit plus fort. Avec le « je », le texte avait plus d’impact.

Après, d’une façon générale, je parle de moi car j’ai la sensation que ça n’est pas crédible sinon.

LVP : Ce qui est intéressant, c’est que même en parlant de toi, tu parles aussi des autres.

S : Et bien je te remercie (rires). C’est ce que m’avait dit Etienne Daho sur l’album précédent « plus tu parles de toi, plus tu intéresseras les autres. »

LVP : Finalement les sujets dont tu parles dans les chansons frappent les gens par l’interprétation mais aussi parce qu’on s’y retrouve. 

: J’espère, mais tu sais, j’ai une vie assez ordinaire et j’ai donc les mêmes problématiques que beaucoup de monde. Je n’habite pas encore sur un yacht !

 

 

LVP : J’ai été particulièrement touché par Les points d’exclamation parce que je me suis retrouvé dans la chanson. Dans celle-ci, et dans toutes les autres, je trouve qu’il y a d’abord une vraie tendresse mais aussi une vraie profondeur dans les paroles.

S : J’ai envie de te dire reviens quand tu veux (rires). Non mais ça me fait plaisir que tu me dises ça évidemment, mais ça me fait d’autant plus plaisir que j’ai l’impression de m’être un peu radicalisé sur cet album là, en essayant de cacher avec un voile parfois humoristique des sentiments plus profonds comme la nostalgie, la mélancolie ou les maux de notre époque… Mais pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment que certaines personnes n’ ont pas du tout compris ça. On me parle d’un disque hédoniste, qui donne envie de partir en vacances … A les écouter on l’impression que je fais de la musique récréative à la Zoubida alors que c’est vraiment pas le cœur de l’album.

LVP : Mais c’est peut-être que les gens l’écoutent de manière superficielle, ça peut amener à ça.

S : Oui mais c’est pour ça que j’avais fait ce clip avec  En Vacances. Le titre veut pas dire « génial on va partir en vacances » mais c’est plus ce moment ou tu as envie de déchirer ton t-shirt pour pouvoir respirer.

LVP : C’est quand même un album qui mérite de l’attention.

S : J’espère. Quand même, c’est pas pour défendre mon bout de gras, mais on vit vraiment une période ou il y a trop peu de nuance et je crois qu’il y en a dans mon disque. Par exemple Mon morceau l’abstentionniste , si tu le prends au premier degré tu peux te dire que je suis un idiot qui a juste la flemme de voter alors que l’idée de la chanson est de chercher l’abstentionniste qui est en moi et comprendre ce désamour de la politique qui est entrain de naître chez pas mal de monde. Ça parle d’abandon et en même temps de l’urgence à devoir faire des choses. Et cette nuance là, j’ai l’impression que pas mal de monde ne comprend pas, c’est dommage.

LVP : Tu essaies de lutter un peu contre le manichéisme en fait.

S : Moi cette période ou on doit dire sur un t-shirt si on est féministe, végan, ou je sais pas quoi ça me fout le cafard . Ça ne devrait pas être comme ça, on n’a pas à afficher ce qu’on est de cette manière, ça devrait être plus fin. C’est un peu le mal du siècle pour moi. Il faudrait que sur la prochaine chanson, je fasse une annonce en expliquant « attention ceci n’est pas que ... » (rires)

LVP : Il faudrait un livret explicatif avec l’album. Mais je pense que c’est le cas de beaucoup actuellement.

S : Oui et c’est dommage. Et je pense qu’il y a beaucoup d’artistes qu’on a aimé pour ça qui ne pourrait pas exister dans notre génération.

LVP : Je sais que tu as chanté en anglais avant. Le fait de chanter uniquement en français a changé ta manière de composer ?

S : Alors oui mais pas complètement. Je pense que je suis un amoureux de la musique et c’est ça qui m’a donné envie de faire de la chanson à la base. Je chantais en anglais car mes références étaient essentiellement anglo-saxonne. Ensuite j’ai eu envie de dire des choses et je n’étais pas assez bon en anglais pour pouvoir être précis. Mais oui ça a changé, parce que ma voix a changé, je chante de manière plus grave qu’avant. C’est plus difficile de faire des notes tenues en français donc il y a ce truc plus parlé. Donc c’est différent oui, ça a changé ma musique au final.

LVP : Est-ce qu’il y a moins de pudeur aussi ?

S : Ah ben bien sûr. Le français tout le monde écoute les textes en français. L’anglais c’est très différent parce que mis à part Dylan et les chanteurs à textes , on écoute pas vraiment les paroles . Même les anglo-saxons par moment se moque un peu des textes. Tu vois il y a des groupes que j’adore comme Led Zeppelin, qui ne peuvent pas vraiment exister en français. Dès que tu chante en français, les mots doivent être très précis.

LVP : Je vais revenir un peu sur l’album. On parlait de « 30 minutes.. » tout à l’heure. Est-ce que ton album c’est pas un album qui célèbre la vie, qui nous dit de célébrer les gens tant qu’ils sont encore là ?

: J’ai envie de te mettre 20/20 ! Exactement, c’est exactement ça l’idée. Cette chanson là fait aussi écho à la mort de mon père. Il était pas célèbre, mais il y a eu ce truc là ou après sa mort tout le monde me disait à quel point « il était génial ». A l’époque j’avais juste envie de leur dire qu’ils auraient pu me le dire avant et peut être lui dire à lui aussi.

LVP : Même sur tout l’album, même sur les chansons d’amour tristes, il y a cette idée de combat et de pas se laisser envahir par la négativité.

S : Bon, on va faire une auto-interview avec toi-même. (rires) Célébrer la vie, célébrer l’amour. Mais ça veut pas dire être idiot non plus !

LVP :  Je trouve que l’album sonne très live. Tu peux me parler de la manière dont tu l’as enregistré ?

: J’ai refait les voix mais toute la musique est live. C’est enregistré avec cinq musiciens ensembles. J’avais déjà fait ça sur « ça ira tu verras » et je pense que c’est ce que je vais faire tout le temps désormais. Je trouve que c’est comme ça que le morceau doit exister, le morceau doit être un instantané et c’est ce que j’ai toujours aimé dans la musique donc autant le faire comme ça.

LVP : Et les musiciens te suivent sur scène ?

S : Il y en a deux oui, Mathias et Jeremie qui sont là depuis toujours.  Mais pas tout les autres parce qu’en 2019 on ne peut plus vraiment partir à cinq sur scène. (rires)

LVP : Le fait d’enregistrer en live, ça te permet aussi de moins te poser de questions sur la retranscription en concert ?

S : La musique comme elle est écrite et comme elle est enregistrée est plus « live » donc ça sera la même énergie oui. Je me souviens, au début de ma carrière,  j’ai fait beaucoup de concert avec mon groupe ou il y avait un ordinateur et ou on chantait par dessus. Ça, je ne veux plus jamais le faire. Je préfère qu’il y aie moins d’instruments sur scène quitte à ce que ça ne ressemble pas exactement à l’album.

LVP : J’en parlais récemment avec Olivier Marguerit qui me disait la même chose, qu’il préférait partir avec un groupe.

S : Oui mais ça c’est parce qu’on est de la même école. On est amoureux de la musique et ce qu’on cherche c’est se mettre un peu en danger. Moi ça m’ennuierait un peu désormais de juste cliquer sur un ordinateur.

Je vais passer pour un vieux con, mais c’est un drame que les gens qui vont voir un concert ces temps-ci veulent voir un truc parfait. Un concert ça doit se casser la gueule, ça doit être dangereux. Il doit se passer quelque chose d’humain à chaque morceau.

LVP : Avant de passer à la seconde partie de l’interview, est ce que tu as des coups de cœur récent que tu voudrais partager avec nous ? 

S : Il y a l’album de Olivier Marguerit que je trouve super, notamment le titre En Chute Libre. Alors après il y a forcément le Flavien Berger. Il y a Altin Gun que j’aime beaucoup , le dernier Papooz qui est très bien. Il y a aussi un titre de Oracle Sisters mais aussi Ojard avec un titre comme Plage de la concurrence. c’est vraiment très beau.

Il y a l’album de mes copains Pépite que j’attends avec impatience et je vais te lâcher une petite exclu : ils seront à ma Maroquinerie. Ça va être un moment mythique on va faire une reprise d’anthologie !

LVP : Pour cette deuxième partie d’interview, puisque tu as un titre qui raconte une interview qui se passe mal, j’ai décidé de te faire une interview d’escroc. Alors Transatlantique, l’album de la maturité  non?

S : Hum hum c’est vrai … Écoute c’est l’album de la continuité ouais.

LVP : Quelles ont été tes influences pour l’album ?

S : Écoute, comme le disait un journaliste fameux, mes influences c’est le béton et les petites oiseaux qui sont au dessus.

LVP :  Sinon elle est sympa Léa Salamé ?

: (rires) Elle est sympa, elle est très généreuse et au final elle a énormément d’humour. Beaucoup plus que ce que les gens peuvent penser.

LVP : Sinon tu serais pas un peu le Droopy de la chanson française ?

S : Ca me va … Droopy il est pas hyper beau, je sais pas si c’est hyper séduisant. Mais bon ça va … et puis c’est sur que moi j’suis le premier à sourire, même dans les enterrements.

LVP : Séverin, grand romantique ?

S : Bien sur oui, tu sais, y’a que l’amour qu’il y a du sens.

LVP : Puisque tu parles de Booba dans ta chanson, avec qui tu te ferais un petit octogone musicale ?

S : Alors comme je suis un vieux, il faut quand même que je comprenne que tu parles de faire une baston. Il y a pas mal de gens que je taperais mais j’aurais peur de me faire latter !

Alors la musique c’est pas un milieu très facile mais j’ai pas trop d’ennemi dans la musique. Je vois pas trop qui … Enfin si, je vois bien mais je vais pas dire les noms (rires).

LVP : Tu penses qu’on dira quoi de toi 30 minutes après ta mort ?

S : J’espère qu’on dira des choses pas trop mal, rien de fou… mais j’espère qu’on se souviendra de moi avec bienveillance !

LVP : Et pour finir, on va te faire bosser un petit peu : Un petit mot pour la vague parallèle.

S : J’ai essayé de comprendre pourquoi La Vague Parallèle, c’est un hommage à la bossa nova ?

A part ça,  La Vague Parallèle, j’ai l’impression que vous suivez les bons, et comme je suis un bon, je suis bien content que vous me suiviez. (rires)