Un entretien avec Irène Drésel

Irène Drésel vient de nous délivrer Kinky Dogma, son deuxième album après l’excellent Hyper Cristal. L’artiste s’y dévoile plus mystérieuse que jamais, à la croisée du sacré et du profane, elle nous questionne autant qu’elle nous fascine. Sa techno toujours plus enivrante et frénétique nous accueille dans cet univers dogmatique où Irène Drésel se mue en prêtresse de la fascination. Nous l’avons rencontré pour évoquer sa musique et l’ambiance si particulière de ce disque, revenir sur son rapport à la création et recueillir quelques bribes de sa vie. Et comme elle le dit si bien, soyez les bienvenue.

Irène Drésel


La Face B : Comment ça va ? Contente de la sortie de l’album ?

Irène Drésel :
Ça va bien, ça se passe bien, pour le moment c’est bien reçu donc je suis contente.

La Face B : Je voudrais commencer cette interview par cette formule “attraction + répulsion = fascination” qui est au coeur de ton travail, c’est un peu le propre de la musique techno avec cette attirance contrastée par des sonorités et un univers un peu effrayant mais qui pourtant vient nous fasciner. Comment tu l’expliques cette formule ?

Irène Drésel :
J’ai commencé à travailler avec cette formule dans mon travail artistique plastique parce qu’avant j’étais dans l’image. Je ne fais pas du son depuis toujours. Cette formule elle vient de ma prof de littérature du lycée, on avait parlé de ça lors d’un cours. Ce qui me plaît c’est ce mouvement de va et vient, tu as peur d’aller vers quelque chose et en même temps tu es attiré mais tu ne sais pas comment, la fascination quoi.

Mais au tout début, avant que ce soit dans ma musique je développais vraiment ça à travers mon travail plastique et j’avais fait toute une piscine en verre brisé. C’était une étendue qui contenait une demie tonne de verre brisé sur le sol, si tu marchais dessus c’est clair que tu pouvais te faire mal et en même temps ça attirait beaucoup parce que ça intriguait.
J’avais plein d’autres travaux qui répondaient à cette formule là et puis quand j’ai commencé à faire de la musique je suis restée sur ce créneau parce que c’est quelque chose qui guide aussi ma vie je pense.

La Face B : J’ai l’impression que l’univers de cet album tu l’incarnes déjà depuis un moment sur scène avec ce personnage. Quand on rentre dans le projet on a cette notion d’inconnu total alors qu’on y est accueilli par un personnage presque familier, bien que toujours aussi énigmatique. On est accueilli comme il faut mais on ne sait pas trop ce qu’il se cache derrière cette hospitalité.

Irène Drésel :
C’est toujours cette ambivalence, j’adore quand on est sur le fil dans l’art. Même à un moment pour la pochette on se demandait si le visage du personnage n’était pas un peu trop fermé et austère parce que je me trouve dure dessus. Et au final ça vient ajouter à la perplexité entre le geste accueillant et ce mystère un peu effrayant.

La Face B : Tu t’es beaucoup inspiré du film Midsommar pour la pochette de cet album, comme pour bienvenue, le morceau d’introduction de l’album.

Irène Drésel :
J’ai vu ce film alors que j’étais déjà en train de composer mon album, mais quand j’ai vu ce film, ça a été une évidence,  je me suis dit “voilà, le passage il est là !”. Et tout s’est débloqué à partir de là et le morceau Bienvenue fait partie des morceaux que j’ai dû composer en dernier. Il me manquait un truc pour clore tout ça et tout à fait sens avec le fait de répéter ce bienvenue, comme sur la pochette et comme dans Midsommar, cette scène d’accueil qui est effrayante.

La Face B : Un album comme ça, qui est une expérience à part entière, comment ça se construit ?
Parce que tu combines énormément d’éléments qui entrent dans cette dualité sacré-profane mais tu y intègres d’autres bribes qui existent déjà depuis un moment, je pense au morceau Cortège notamment, comment tu arrives à en faire un ensemble cohérent ?

Irène Drésel :
En fait tu fais plusieurs morceaux et puis il y a un moment où ça s’imbrique. Cortège je voulais absolument le mettre dedans.
Ensuite un jour par hasard j’ai fait Omerta, je ne sais plus pourquoi, il est né de la composition d’un autre morceau. Parce que quand je compose il y a parfois des sonorités qui sortent et je me dis “wouah ça c’est magnifique” mais ce n’est pas le propos car je suis censé faire un morceau un peu plus gai.
Donc en fait j’ai un petit dossier avec plein de brouillons. Du coup Omerta je l’ai réédité plus tard.

La Face B : Parce que quand tu composes tu sais déjà quel type d’émotion ou d’ambiance tu veux faire passer ?

Irène Drésel : L’album à la base était quand même particulièrement triste et au bout d’un moment je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose de plus gai, je crois qu’au début j’avais Cortege et Omerta.
Je me suis forcée à trouver des sonorités un peu plus punchy mais ce n’était pas évident, je me rappelle m’être dit “dis donc c’est un album hivernal, on est parti pour un truc dépressif” donc je me suis débrouillé pour ramener de la couleur et de la chaleur.

Tout se fait avec le temps, quand tu fais un morceau tu as des idées qui naissent, tu mets un son de côté, tu le reprends plus tard.
Et puis je réécoute tout le temps ce que je fais. C’est après beaucoup de temps qu’à un moment tu trouves cette homogénéité, c’est beaucoup de travail.
Je ne fais pas un album en une semaine. Il y a des artistes qui font ça en s’isolant, moi pas du tout puisque justement c’est le reflet de toutes les semaines qui passent.
Si je faisais un album pendant un mois il n’aurait qu’un style, un peu linéaire, alors que là il est dans la suite du premier album en passant par toutes sortes d’émotions. A la base sur l’album je voulais faire se suivre à chaque fois un morceau gai puis un morceau solennel. Et finalement je n’ai pas réussi (rires).

La Face B : Est ce qu’il y a une cohérence entre tes deux albums ou ce sont deux objets distincts ? 

Irène Drésel : Non je pense que c’est la suite logique, je ne suis pas quelqu’un qui retourne sa veste, tu vois moi j’ai été déçue d’artistes dont j’adorais le travail et qui proposent d’autre trucs qui n’ont rien à voir et tu ne t’y retrouves pas. C’est bien parce que l’artiste évolue mais personnellement j’aime bien garder mon univers.
On m’a quand même dit que le deuxième était différent alors que pour moi c’est la suite logique, c’est tant mieux dans un sens mais moi je n’aime pas arnaquer le client (rires).

La Face B : Je pense qu’il est différent dans le sens ou il y a plus ce côté expérience et il y a une cohérence du début à la fin, cette idée de rite initiatique ou tu passes par plusieurs émotions.

Irène Drésel :
Tant mieux, ça me rassure ce genre de remarque, c’est ça que je recherchais. Je pense que l’ordre des titres joue beaucoup aussi, parce que si tu mets les mêmes morceaux dans un ordre différent, ce n’est plus le même album.

La Face B : Ce qui est vraiment appréciable c’est la balance entre les éléments de ta réalité et ce côté imaginaire. Je pense à la rencontre avec le loup, ton coq, la private joke avec un festivalier sur Célaké. Ce sont des éléments concrets qui aident à entrer dans cet univers tout en gardant ce côté sacré et mystérieux.

La Face B : La fascination on la retrouve beaucoup dans le domaine du sacré.
Le nom de l’album tu l’as choisi en référence à la scène du bal masqué dans Eyes Wide Shut, elle évoque quoi pour toi cette scène ?

Irène Drésel :
Elle ne m’a pas donné l’idée du titre directement mais elle a participé à l’émotion que je voulais retracer sur la pochette, avec une identité entre Midsommar et Eyes Wide Shut.
Mais en fait tu te rends compte que les deux films sont complètement opposées, Midsommar c’est en plein dans la lumière du jour alors qu’Eyes Wide Shut c’est dans une pièce tamisée.
L’illustrateur a un peu paniqué quand je lui ai parlé de ces deux films parce que c’est dur de les lier.

La Face B : Au final on a plus la pochette qui colle à Midsommar et le titre qui rappelle l’ambiance d’Eyes Wide Shut.

Irène Drésel : C’est ça, effectivement, la scène du film d’Eyes Wide Shut je la trouve folle. Mais c’est surtout la musique qui m’a frappé, pourtant c’est un film que j’ai vu il y a très longtemps. C’est marquant cet univers des sectes, qui m’est d’ailleurs complètement étranger, c’est quelque chose qui me fascine. C’est l’uniformité des corps dans la scène qui m’a marqué, quand ces femmes enlèvent leurs capes c’est hyper fort visuellement et j’adore ça.
T’es assez mal quand tu regardes ce film.

La Face B : Je voulais parler de ton environnement pour créer, tu as quitté Paris et tu es partie t’installer à la campagne dans une maison familiale. Tu as ton studio dans ton jardin, c’est quelque chose qui impacte ton rapport à la création ?

Irène Drésel :
Je ne pense pas que ça impacte vraiment ma création, à part sur le morceau Yage ou tu as des bruits d’animaux, même le morceau Carl avec le bruit du coq, ce n’est pas quelque chose que j’ai l’habitude de faire mais ça impacte dans le sens ou je suis très concentrée, le sorties sont rares.
L’effet que ça a c’est surtout sur ma productivité et ce rapport constant au travail. Je suis tout le temps dans mon trou, j’appelle ça la grotte parce que ça fait que 12 mètres carré. La maison est grande mais je suis quand même toujours ici dans mon trou, c’est pas très glamour.

La Face B : Le fait que tu partages aussi ton quotidien et tes créations sur les réseaux, je pense que ça a un vrai impact sur ton public, on connait tes animaux, tes poules, on a assisté à la naissance des poussins…

Irène Drésel :
Oui d’ailleurs j’ai arrêté de faire naître mes poules dans ma salle de bain parce que Houellebecq (son poussin devenu poule) a depuis toujours été avec moi, on l’a même emmené à des soirées, à des festivals. Elle est un peu étrange du coup (rires).

La Face B : Tu peux me parler de ce lieu fascinant auquel tu as dédié un morceau, le Club Saint Paul ?

Irène Drésel :
C’est un club naturiste à Paris dans le 4ème arrondissement, à l’époque ça s’appelait le Club Saint Paul, maintenant je crois que c’est Aqua Saint Paul. Quand j’étais étudiante aux beaux arts à Paris, c’était mon boulot, j’y travaillais tous les mardis soirs, les samedis et les dimanches matins à l’accueil.

J’avais tapé réceptionniste sur Pôle Emploi et je suis tombée sur cette annonce pas trop loin de chez moi et il s’est avéré que c’était une drôle d’expérience.
C’est un club avec une super ambiance mais qui reste très particulier, la moyenne d’âge doit y être de 60 ans, ce ne sont que des habitués qui se connaissent.
Disons que c’était un peu plus que naturiste et ça j’ai mis du temps à le comprendre.

Une des masseuses n’arrêtait pas de me dire “je suis très professionnelle” et je ne comprenais pas, j’ai travaillé là bas deux ans et demi et je crois que j’ai du mettre un an avant de comprendre ce qui s’y passait (rires).

Les patrons étaient super cools et le jour de l’entretien la responsable m’a dit directement “bon si tu te fais braquer, tu donnes la caisse” (rires).

C’était particulier, je devais faire le nettoyage de la piscine, j’y ai vu plein de scènes ahurissantes. Sociologiquement parlant c’était génial.

Ça m’a marqué, j’y repense souvent, je pense aux gens que je voyais là bas, ces habitués auxquels je me suis un peu attachée au final.
Le dimanche ils buvaient de l’alcool en le planquant dans des petites bouteilles en plastique, comme des ados. Ça m’a fait comprendre que l’amour ça ne s’arrêtait pas et que ça se transformait, même après 60 ans tu vis des choses semblables à ta vingtaine. Il y avait pas mal de veufs, tu passes ta vie avec quelqu’un, l’autre décède, et tu peux péter un câble et redevenir ado après ça.
Je crois que ça m’a rassuré sur le fait de vieillir et de quand même rester jeune dans ma tête. 

C’était la cour des miracles cet endroit, vraiment.

La Face B : C’est un album qui doit obligatoirement avoir son existence sur scène parce qu’on parle quand même de techno. J’imagine que l’univers de l’album il va aussi exister au travers de la scénographie, est ce que même avec cette période tu as déjà pu envisager ça ?

Irène Drésel :
On a fait une résidence d’une semaine à Caen. Concrètement la scéno ne va pas trop changer, je vais conserver ma table avec mes fleurs.
Sinon on a fait un gros travail de lumières puis il y a de la vidéo derrière nous donc là aussi il y aura un travail différent. Et puis sur scène j’essaye de changer des choses, sortir de ma table un peu parce que j’ai tendance à trop rester derrière, je vais essayer de plus bouger dans l’espace, j’ai eu un coach pour travailler ça justement. On va essayer de faire avancer tout ça !

Eric Dizambourg

La Face B : Pour terminer, est ce que tu as des projets culturels, d’autres artistes qui peuvent t’inspirer dont tu aimerais nous parler ?

Irène Drésel : On va parler d’Eric Dizambourg, il a une expo en ce moment pas très loin de chez moi. C’est un peintre qui fait des très grands formats, son boulot est magnifique. J’ai un tableau de lui à la maison.
Il met en scène des animaux de la ferme dans des situations un peu cocasses ou absurdes. Il était aux beaux arts avec moi, il avait été félicité, son diplôme c’était une pure merveille. Au moment de son discours il s’était mis à faire des bruits de ferme au micro et tous les gens étaient un peu choqués, c’était hyper chic comme cérémonie. C’est un mec extraordinaire et son travail est génial.