Tu me manques : Ian Caulfield et les enfants perdus

Parfois, le titre d’un morceau met les mots sur ce qu’on ressent d’un artiste. Et pour être très honnête, Ian Caulfield nous manquait beaucoup. Voilà près d’un an que le garçon avait fait sa mue avec Pas grand chose, premier titre en français qui ouvrait les portes à son aventure. Et puis, comme beaucoup d’autres, le covid a stoppé son élan, un hiatus forcé comme pour beaucoup de ses camarades. Heureusement 2021 revient avec beaucoup de bonnes nouvelles : un court métrage, la boule au ventre, co-réalisé avec son camarade Nicolas Garrier et un premier EP à venir très rapidement dont tu me manques et le premier titre dévoilé.

Les enfants perdus sont les compagnons de Peter Pan, ceux qui comme lui ont refusé de grandir, qui ont voulu échapper à la vie d’adulte. Mais cette notion a aussi une autre signification : en effet, entre le XVIIème et le XIXème siècle, les enfants perdus étaient aussi une unité d’infanterie légère en avant garde, servant plus ou moins de chaire à canon et où les pertes étaient d’importances.

Le parallèle ici n’est pas anodin, que ce soit d’un point de vue réel ou métaphorique, l’enfant perdu est celui-ci qu’on tue et qu’on oublie. Pour passer à l’âge adulte, c’est lui que l’on sacrifie, qu’on repousse et qu’on oublie petit à petit, devant un souvenir et emmenant avec lui les restes de l’insouciance et de la beauté de l’enfance. Mais fait-on jamais le deuil de cette partie de nous ? Et que se passe-t’il quand celle-ci revient pour nous hanter ?

La musique de Ian Caulfield est plein de ces questionnements, l’enfance et ce qu’on a fait de nos souvenirs et de notre « pureté » trainent comme des juges inconscients qui planent au dessus de nous et frappent souvent sans qu’on y pense. Tu nous manques est la conséquence de ces interrogations, une lettre ouverte à la fois à soi même autant qu’aux camarades oubliés de l’enfance.

D’une écriture à la fois naïve et directe, Ian joue de cette drôle de schizophrénie, plongeant en lui même pour parler à ses amis de jeunesses, ceux avec qui il vivait tout un tas d’aventures. Il se demande ce qu’ils sont devenus, si comme lui ils ont, par instant, laissé le froid prendre la place dans leur cœurs. Mais très vite, les phrases frappent un miroir et c’est vers lui qu’elles se retournent. Ian devient ainsi le héros de ses propres fuites.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le morceau débarque après le premier épisode de La boule au ventre. La vidéo et sa voix off jouant le parfait rôle d’ouverture, comme si Ian parlait à ses amis perdus autant qu’à l’enfant qu’il était autrefois et qu’il a perdu, la dernière phrase étant d’ailleurs  » Tu me manques tu sais« .

L’écriture cependant reste assez ouverte, permettant ainsi à l’auditeur de se faire sa propre image, sa propre version de ce qu’il raconte. Ainsi, en restant volontairement imagé, Ian Caulfield permet à sa musique de s’offrir plus d’impact à ceux qui y prêteront l’oreille.
Musicalement, Tu me manques garde cette patte aérienne et rêveuse qui vient se frotter à cette rythmique presque hip hop avec un beat presque hip hop par moment. Batteur de formation, Caulfield garde cette appétence pour le rythme qui gère tout, ajoutant par dessus des couches légères de piano, de guitare et de vagues électroniques qui viennent accentuer l’émotion proposée par la voix. Car c’est bien là, la pièce centrale de tu me manques, cette voix intense, presque théâtrale, qui nous frappe en plein cœur et nous guide dans le morceau. Toujours sur le fil, Ian nous bouleverse car on sent que les intentions ne sont jamais feintes, qu’il les vit à 100% et qu’il nous les livre comme un cri provenu de son âme.

Visuellement, les thématiques diffusées par la chanson sont aussi très présentes. On retrouve Ian sur un terrain de jeu avec un pull trop grand, comme un rappel de l’enfance où l’on portait le pull de nos parents pour jouer à l’adulte avec les bras trop petits qui nous donnaient l’air autant de petite chose fragile que de monstre venant détruire la planète. La caméra de Nicolas le suit dans ce plan séquence assez dingue qui a du nécessiter un travail de chorégraphie assez dingue pour nous offrir un rendu qui sonne à la fois maitrisé et spontané. On se laisse embarquer dans cette danse folle, cette course à l’enfance qui finit par une mise à nue littérale qu’on vous laisse découvrir.

Photo de couverture et pochette par Zoé Joubert.