Structures : “Tous nos morceaux sont une réponse à des émotions fortes et pures”

Depuis la sortie de leur premier et excellent EP Long Life en 2018, les quatre garçons de Structures n’ont cessé de nous fasciner. Avec deux singles sortis en 2020 (Sorry, I know It’s Late but..., Robbery) et un premier album qui se fait longuement désirer depuis, il nous tardait de partir à leur rencontre. C’est donc à l’occasion du MaMa Festival qui se tenait du 13 au 15 octobre dernier, que nous avons échangés avec Pierre Seguin (chant, guitare) et Adrien Berthe (guitare, clavier). Retour sur cette interview où on y parle émotions fortes, de l’automne à Amiens (leur ville d’origine) et de la qualité thérapeutique de la scène live.

La Face B : Ce soir, vous jouez devant une salle comble dans le cadre du MaMa Festival (interview réalisée le 14 octobre 2021, nldr) qui cette année met une nouvelle fois bon nombre de talents « émergents » en avant. Considérant le fait que vous allez jouer devant beaucoup de professionnels du monde de la musique, comment anticipez-vous ce live ?

Pierre : On ne l’envisage pas différemment, pour nous tous les lives sont les mêmes et la nature du public n’est pas importante. L’essentiel sera plutôt l’échange qu’il y aura entre nous ce soir car après on fait le même taf, que ce soit pour vingt, trois mille…

Adrien : Pour quatre !

Pierre : Pour quatre personnes aussi oui, c’est déjà arrivé. (rires) C’est pas le live qui change, le seul truc qui varie c’est que l’on est dans le cadre d’un festival et donc d’un showcase où tout s’enchaîne très vite. Il y a beaucoup de groupes qui jouent et c’est ça qui est stressant car on ne va pas forcément avoir un espèce de confort, pas de temps pour souffler, il faut faire des changements de plateaux rapidement et c’est plus ça qui amène peut-être à avoir un live un peu plus en tension que d’habitude.

LFB : Votre EP, Long Life, est sorti il y a maintenant un peu plus de trois ans et aujourd’hui, votre premier album se fait désirer. Cette sortie tarde notamment à cause des différends apparus avec le label Deaf Rock en 2020. Aujourd’hui, où en êtes-vous par rapport à tout ça ? Avez-vous trouvé un nouveau label ? Avez-vous une date de sortie approximative en tête ?

Adrien : On a rompu notre contrat avec ce label et on va normalement le sortir en autoproduction.

Pierre : On va le faire.

Adrien : Oui, c’est le projet.

Pierre : Comme ça plus de problèmes.

Adrien : On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Pierre : On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ! (rires)

Adrien : C’est fini avec Deaf Rock en tout cas. Bref, j’aurais préféré ne pas citer leur nom.

Pierre : C’est vrai que ça a pris beaucoup de temps avec la Covid mais tant mieux car on a failli le sortir un peu trop précipitamment. C’est quand même le premier album donc il doit être très bon, et il se trouve qu’il était un peu jeune pour l’époque que ce soit dans le son ou dans notre rapport à cet album. Il faut du temps pour le comprendre et le connaître avant de pouvoir le donner au grand public.

Adrien : Il faut le donner au grand public avant d’en avoir marre. (rires)

Pierre : Ce qui est sûr, c’est qu’il sortira en 2022.

LFB : Sur le plan musical, bien que ce soit vos influences new-wave et post-punk qui dominent, tous vos morceaux déjà sortis ainsi que ceux à venir restent assez distincts les uns des autres. Une différence qui est par ailleurs camouflée par une identité commune. Quel est alors le fil rouge entre toutes vos compos ?

Pierre : Le fil rouge serait l’intention primordiale que l’on donne à tous nos morceaux qui sont une réponse à des émotions fortes et pures. C’est nous quatre, ce que l’on crache d’un truc que l’on a mâchouillé tous ensemble. L’intention principale est amenée par quelqu’un ou plusieurs personnes, on va se serrer les dents pendant un moment, on va recracher puis ça va donner ce truc qui finalement est toujours un peu différent d’un morceau à l’autre mais qui garde une identité propre. Il y a aussi de l’amour même si c’est plutôt dark et que ça traite de sujets souvent difficiles. L’idée principale est d’être ensemble, s’élever et d’échanger.

Adrien : C’est hyper beau ce que tu dis. (rires)

Pierre : Pleure pas. (rires)

LFB : Comment vous partagez-vous les tâches lorsque vous êtes amenés à créer ? Qui écrit ? Qui compose ?

Pierre : Jusqu’à présent, j’ai écrit tous les textes de Structures mais ce n’est pas quelque chose qui est fermé. Si un jour quelqu’un a envie de prendre le relais, de me donner un texte s’il a écrit quelque chose, ça peut se faire, rien n’est définitif. Au niveau de la composition, c’est assez variable.

Adrien : C’est au feeling, parfois ça vient d’une personne, de deux, parfois on est en répét, un truc sonne bien on l’enregistre et on le ressort plusieurs mois plus tard pour en faire un son.

Pierre : Parfois c’est limpide aussi comme avec l’un des morceaux de l’album à venir, Immortals, il a été composé en à peine une demi-heure, on était en répét tous les quatre et tout est venu tout seul, le morceau a été écrit directement. Ça a été incroyable et c’est certainement un morceau qui représente beaucoup ce qu’est la rough wave, ce truc d’instinct, de brut, de direct. C’était un moment dans le groupe où on n’était pas hyper bien et on a eu cette sorte de réponse générale qu’a été Immortals.

LFB : Votre morceau Rough Wave ouvre chacun de vos sets, c’est un morceau à travers lequel vous tendez la main à votre public et lui souhaitez la bienvenue. Ce qui laisse donc supposer que vos concerts sont un peu comme une invitation et plus particulièrement une invitation au lâcher-prise, non ?

Pierre : C’est tout à fait ça, une invitation au lâcher-prise, à nous rejoindre, un bonjour général parce que c’est un peu comme si on ouvrait une conférence. Tout le monde sait pourquoi on est ici, on partage les mêmes maux et la même vision des choses tout en aspirant à mieux. Et ce soir on sera tous là pour traiter de ça.

Adrien : Ça me fait rire car je repense au dernier concert que l’on a fait. Quand je suis sorti, des potes m’ont dit « quand vous êtes sur scène, on dirait que vous êtes dépressifs et que vous allez pleurer » (rires)

Pierre : C’est vrai que ça dépend des moments et des états dans lesquels on peut se mettre. Moi je suis parfois la larme à l’œil et donc oui, Rough Wave sert vraiment à ça, c’est « bonsoir nous sommes ça, ça, ça et ça, nous ne sommes pas que des personnes mais des états d’esprits, on est tous là pour partager ensemble et pour s’élever ».

LFB : Dans ce même morceau, vous dîtes également « We are Structures, we come from nowhere ». Aujourd’hui, êtes-vous reconnaissants et satisfaits du chemin parcouru depuis Amiens ?

Pierre : Oui, carrément !

Adrien : D’ailleurs, on vient de croiser notre cher Vincent Risbourg (chargé d’accompagnement à La Lune des Pirates, ndlr) au MaMa Festival !

Pierre : Amiens est une ville qui nous a forgés.

Adrien : Elle nous a énormément inspirés aussi. On y a fait des rencontres qui ont permis de faire avancer le projet sur plusieurs points et on y retourne souvent, ce n’est pas une ville que l’on a reniée. Quand on dit « we come from nowhere », l’idée est de rassembler les gens qui viennent de partout.

Pierre : C’est une ville très importante pour nous et le projet car aujourd’hui, si l’on a des choses à dire sur scène et que l’on fait de la musique ensemble, c’est grâce à Amiens, parce que l’on a vécu là-bas et que l’on y a vécu énormément de choses positives ou négatives. J’adore cette ville autant que je la déteste, c’est-à-dire que j’ai voulu la fuir le plus possible pendant mon adolescence et après alors que là j’y reviens. On a un amour un peu malsain avec cette ville. (rires) Elle nous fait autant de bien qu’elle nous fait de mal. Là par exemple, c’est l’automne et la balade sur Les Hortillonages est incroyable.

Adrien : Le printemps aussi c’est fou.

Pierre : Je suis d’accord.

Adrien : On vieilli à dire des conneries pareilles. (rires)

Pierre : Encore une fois, quand on dit « we come from nowhere », ça ne veut pas dire qu’on ne vient pas d’Amiens mais plutôt que l’on pourrait venir de n’importe où, c’est inclusif.

Adrien : Et est-ce que ça a vraiment une importance ?

Pierre : En effet. J’en avais un peu marre de dire « bonjour on est Structures, on vient d’Amiens ou de Paris » À un moment, on s’est même fait la réflexion qu’il fallait dire qu’on vient de la ville où l’on a joué la veille. (rires) On vient de nulle part aussi car c’est vrai qu’Amiens ce n’est pas une ville très connue, ce sont juste des briques. (rires)

LFB : Compte tenu de vos influences musicales anglophones, aimeriez-vous que votre musique s’exporte davantage par-delà nos frontières ?

Adrien et Pierre : Oh non, surtout pas !

Adrien : Notre but c’est de nous faire le moins connaître possible.

Pierre : On veut rester dans notre France à nous.

Adrien : Notre France à nous, quel enfer. (rires)

LFB : Passons à la question suivante !

Adrien et Pierre : Non, non on plaisante ! (rires)

Adrien : On va jouer en Angleterre en janvier.

Pierre : Oui, on va faire une mini tournée là-bas normalement.

Adrien : Et on part aux Etats-Unis aussi.

Pierre : Non, ça c’est pas vrai par contre. (rires)

LFB : Vous proposez des morceaux mi-bruts, mi-sensibles. Quelles sont alors les émotions, les états d’âmes qui vous inspirent le plus ?

Pierre : Je dirais la colère, la tristesse, l’anxiété et l’amour. J’écris beaucoup de textes sur des émotions en lien avec l’amour. Ça peut être la rage liée à l’amour, la colère liée à l’amour mais pas souvent le bonheur lié à l’amour car je pense que c’est un état sur lequel on n’a pas trop envie d’écrire. On préfère vivre quelque chose complètement et profiter de chaque expérience. Ce sont souvent des émotions très fortes, très dures à gérer surtout quand on est hypersensible et parfois on a besoin que ce soit traduit physiquement. J’ai toujours écrit comme ça, j’ai besoin d’être sur scène pour évacuer un peu de ça car c’est constant, ce sont des trucs qui restent. À chaque concert on se remet dedans d’ailleurs, on revit les moments.

LFB : En évoquant des sujets importants tels que l’anxiété, la dépression ou encore l’amour, vous évoquez des sujets avec lesquels nous sommes tous plus ou moins familiers et permettez ainsi à chacun de se réunir par la biais de vos morceaux. Est-ce que c’était l’un de vos principaux objectifs en lançant le projet ? De créer cette union, cette solidarité commune via la musique ?

Pierre : Bien sûr.

Adrien : Non, c’était de se faire de la thune. (rires)

Pierre : Ça permet également de créer une bibliothèque des émotions, et comment y réagir, comment y faire face. On ne propose pas une solution pour tout le monde mais la nôtre en expliquant notre expérience vis-à-vis de ça. Le public peut écouter notre musique et s’en servir pour des moments qu’il vit et vivra dans le futur. Notre but principal est de rassembler, de créer une union car l’union fait la force comme on dit.

Adrien : L’union fait la force mais comme dirait Coluche… (il réfléchit) Mince, j’ai oublié la phrase.

Pierre : Tant pis ! (rires) Et quand on parle de rough wave, ce n’est pas un club fermé, c’est un club très ouvert où tout le monde peut venir, on a des écharpes de supporter, des tee-shirts, plein de choses et on est tous égaux face à ce que l’on vit.

Adrien : J’ai retrouvé la citation ! Qui est : « Ce n’est parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison », voilà.

Pierre : Est-ce que ça sert le propos ? Non. (rires)

LFB : Finalement, le projet est un peu une sorte d’exutoire thérapeutique, non ?

Pierre : C’est comme aller chez le psy, oui.

Adrien : Tout comme ton interview, il y a le sofa, des couleurs apaisantes tout ce qu’il faut.

Pierre : L’interview que l’on vit est une espèce de thérapie. (rires) D’ailleurs, avec notre projet on ne sait pas trop si on est le psy ou les patients.

Adrien : Je suis le patient.

Pierre : C’est une forme de thérapie où chaque séance est importante et ne pas être sur scène, ne pas jouer pendant un moment c’est horrible. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire avec un psy de toute façon car en ce qui me concerne, je ne vais pas arriver à ma séance comme j’arrive sur scène, comme ce que j’incarne, ça serait bizarre, un peu trop autoritaire comme patient. (rires)

LFB : Que ce soit pour vos clips, vos visuels ou même votre merch, il est évident que vous avez une esthétique propre à vous. Mais concernant votre scénographie, on reste encore dans quelque chose d’assez sobre par rapport à votre musique. Est-ce un point que vous comptez améliorer à l’avenir ? Peut-être avez-vous déjà quelques idées en tête ?

Adrien : On a une petite surprise pour ce soir !

Pierre : Oui, mais ça reste assez classique. Et je pense qu’on n’a pas forcément envie de semer le trouble par rapport à ça, on préfère rester simples et efficaces. Il se passe déjà beaucoup de choses sur scène.

Adrien : Il ne faut pas jeter de la poudre aux yeux des gens avec trop d’accessoires, de scéno…

Pierre : Ca serait moins brut et on s’éloignerait du propos.

Adrien : Bien qu’on pense en ce moment à mettre des lance-flammes et des canons à confettis sur scène. (rires)

Pierre : Notre univers visuel est déjà assez fourni en dehors de la scène. On essaye de ramener des choses mais ce n’est pas toujours évident d’allier le visuel et la musique. On a des envies oui, mais pas forcément les moyens de les mettre en place pour l’instant. Par exemple, on avait fait un livestream pour le Ricard à La Gaîté Lyrique et on avait demandé à un pote de faire du VJing car il y avait des écrans en 360 degrés et donc pour chaque morceau, il nous avait fait des séquences précises et ça collait parfaitement à notre esthétique. On aimerait beaucoup mettre ça en place dans le futur.

LFB : Parmi les morceaux de votre album à venir , on y retrouve un seul featuring. Est-ce qu’il y aujourd’hui un groupe ou un artiste avec lequel vous rêveriez de collaborer absolument ?

Pierre : C’est vrai que comme j’écris les textes, je pense parfois à de potentielles collaborations comme la chanteuse de Lulu Van Trapp. Après je sais que les autres membres de Structures sont assez frileux avec ça alors que moi justement je trouve que c’est un truc très enrichissant.

Adrien : Moi j’aimerais trop faire un truc avec Sleaford Mods mais Frustration l’a déjà fait.

Pierre : Je pense à The Weeknd ou même Miley Cyrus car j’adore les artistes pop, c’est ma passion. On avait fait une reprise de Nelly Furtado d’ailleurs, on passe notre temps à faire ça et ça me fascine. On est ouvert à toutes propositions en tout cas.

LFB : Enfin, avez-vous des coups de cœur culturels récents à partager avec nous ?

Pierre: Récemment, j’ai découvert le dernier album de The Killers qui s’appelle Pressure Machine, véritable hommage à Springsteen, à l’Amérique profonde, j’ai un gros coup de cœur là-dessus en ce moment.

Adrien : Je recommande d’aller écouter Gurl, un groupe que j’ai vu en ouverture du dernier concert de Slurp au Supersonic. C’est du garage, c’est tout jeune et trop cool. C’est mon petit coup de cœur.

© Crédit photos  : Cédric Oberlin