Sommes-nous Alain Bashung #10 : Comme une Imprudence

Il y a de cela dix ans, l’éternel Alain Bashung nous quittait. Il laissera derrière lui son dernier souffle : à la fois inspirateur et créateur pour une lignée d’artiste. En hommage, nous avons demandé à certains musiciens de la nouvelle scène française de témoigner sur le chanteur. Comme une imprudence, un mouvement spontané et irréfléchi, nous avons solliciter son dernier amour Chloé Mons.

Chloé Mons

« Alain.

La quarantaine est sûrement la période la plus appropriée pour écrire sur lui tant elle le définit. Si cet état est familier à la condition d’artiste – être en immersion avec soi, coupé du monde, aux aguets – Alain en avait fait son mode de vie. Il en avait fini de la vie de surface, des relations amicales, des sorties pour sortir, de la consommation des gens, des loisirs… Une vraie décision.

Un confiné volontaire.

Seul le travail et l’amour occupaient tout son temps et tout son espace. L’essentiel uniquement. Des journées et des nuits entières assis dans notre lit, à regarder les chaînes cinéma, à boire du café ou du coca et à fumer des cigarettes. La nuit, il coupait le son pour me laisser dormir. Je plongeais dans sommeil bercée par les lueurs de l’écran et je l’entendais rêver. Des vieux films en noir et blanc de préférence. Il aimait les seconds rôles qu’il reconnaissait et qu’il nommait fièrement. Il respectait le travail plus que tout et avait cette empathie profonde pour son prochain. Il les nommait comme pour ressusciter une histoire, un homme, une vie dans l’ombre. Et ça marchait.

Alain magicien.

Des journées et des nuits où l’écran était le point de mire de toutes ses pensées, de toutes ses idées. Petit à petit sans un papier, sans un stylo, les chansons et les sons se mettaient en places. La couleur d’un album apparaissait doucement. Il laissait le temps au temps. Quand venait le temps des maquettes, c’était avec une pudeur extrême qu’il prenait la guitare. Comme s’il avait peur de lui-même. Souvent c’est moi qui l’enregistrait dans notre studio. Play. Record. Et là, ils se laissait aller à des improvisations. Il chantait en yahourt. Du blues pur. Il disait « j’ai besoin de voir ce que j’ai en moi, de savoir où j’en suis ». Pas de censure, juste de l’abandon. Moment de confiance totale entre nous. Tension créative extrême. Presque sexuelle.

Alain n’était pas un intellectuel mais un cérébral. Un animal cérébral. Il se foutait des références et préférait de loin la grande aventure intérieure, celle de tous les dangers, celle de l’imprudence. Il veillait à garder intacte la pulsion, le désir en lui, comme l’or suprême de la création et il y ajoutait une réflexion intense venue du fond des âges.

Il était à la fois un sage et un fauve. »

***

PS. La rédaction de La Face B tient tout particulièrement à remercier Chloé Mons ainsi que Véronique Beaufils pour leur enthousiasme et leur participation au projet. Merci !