Palais d’argile : le bleu qui apaise de Feu! Chatterton

Il y a ces groupes qui nous fascinent depuis toujours, qui éveillent dans notre labyrinthe de l’âme quelque chose d’indescriptible, où les mots et les mélodies résonnent en nous d’une grande puissance. C’est d’ailleurs (et surtout) le cas de Feu! Chatterton, ce quintet parisien que nous suivons et écoutons de nos deux oreilles attentives depuis ces prémices prometteuses de 2012 et la sortie du fougueux La mort dans la pinède. Il y a près de deux semaines, le groupe dévoilait le digne successeur du magnificent L’Oiseleur : Palais d’argile. Un album fait de ces mots qui s’effritent au contact des émotions, un édifice érigé en l’honneur de ces choses que l’on ne voit pas, ces choses que l’on ne dit pas.

D’abord écrit pour une suite de représentations initialement destinée aux Bouffes du Nord, puis annulée pour cause de troubles pandémiques qui abusent de notre patience avec insistance depuis plus d’un an, cet album s’est finalement dévoilé à la manière d’une pièce de théâtre tragique, désabusée et optimiste à la fois. Une pièce structurée, découpée en actes guidés par ce faisceau de lumière que l’on aperçoit et imagine souvent ici, au loin, parmi ces ombres. Afin de tendre vers des territoires que partiellement explorés jusqu’ici, le groupe s’est alors tourné vers l’alchimiste Arnaud Rebotini qui recevra ainsi l’honneur de trouver son nom en lettres d’or apposé sur l’un des quatre piliers de ce monument d’argile qui, sans l’ombre d’un doute, résistera aux tempêtes les plus terribles. De par sa science des synthétiseurs, cette pointure du monde de l’électronique aura su apporter ce qu’il faut de passion et de sensibilité pour sublimer un disque à la narration bouleversante.

Pour un nom d’album qui atteint les cieux, Feu! Chatterton se devait de trouver une pochette qui l’était tout autant. Alors, le groupe s’est tourné vers son entourage, plus particulièrement celui d’Arthur Teboul. Père et frère ont alors fusionné leurs forces créatrices pour dresser depuis ce bleu Klein, ce qui résume parfaitement notre société. A savoir, l’empreinte d’une carte mère, pièce centrale nécessaire au bon fonctionnement de nos appareils préférés et comprimée sous ce cellophane, fossile du monde d’aujourd’hui.

Dans la même lignée, on retrouve les technologies en ouverture de ce disque. Monde Nouveau, premier trésor volé de ce palais, se dévoile comme ce souvenir du futur où on y entend et se remémore le monde d’hier, celui fait de ces regards dirigés vers ce terrible écran bleu, ces sourires tombés et ces notifications qui fusent dans une société ultra-connectée. Dans ce monde nouveau que l’on espérait tant, rien n’a changé ou presque. Mais loin d’eux l’envie de faire un constat lugubre et de tendre vers le pessimisme car si nous sommes capables du pire, pourquoi alors ne serions-nous pas capables du meilleur ? Rétro-futuristes et (malgré eux) visionnaires, les trois premiers morceaux de cet album nous plonge depuis demain, dans ce monde d’aujourd’hui, celui où la proximité, le contact et les vrais sentiments (ceux qui durent) s’effacent peu à peu et sont remplacés par ces messages simultanés, ce besoin de toujours posséder plus, cette quête de validation de soi à travers les autres (Cristaux Liquides). Le point culminant de ce trop plein se manifeste avec Ecran Total et dans ce morceau où tout va crescendo et menace de se briser, on écoute ce personnage au ton incertain, qui raconte une époque où l’heure serait enfin à la prise de conscience, l’interrogation et au besoin furieux de se défaire de ses murs qui nous emprisonnent pour peut-être se tourner, avec volonté et ambition, vers un monde où la modération serait de mise.

Avant qu’il n’y ait le monde, œuvre de l’illustre poète irlandais William Butler Yeats et traduit de l’anglais par Yves Bonnefoy, joue le rôle de la transition et nous porte vers ce second acte, vers cette bulle de quiétude. Le temps d’un morceau, un temps dénudé où la vie déborde, on se laisse subjuguer par la voix d’Arthur, l’écho de ces nappes de synthés qui résonnent jusqu’aux abîmes ici-bas et ce jeu de batterie saccadé et d’une justesse absolue. Avec pertinence, on y entend ces questionnements qui taraudent, l’amour au-delà des artifices et la recherche d’une beauté intérieure perdue. Des frissons et une gorge nouée vite réconfortés par l’adaptation enjouée du poème de Jacques Prévert : Compagnons. Petit à petit, la narration se dessine avec grâce tout au long de cet album où l’on se dirige à destination du simple. On y entend avec subtilité, sans pousser dans le dramatique, le besoin d’échapper au superflu (Aux Confins) mais aussi cette prière aux vies perdues, prématurément souvent, prière à ces âmes du Moyen-Orient, fuyant ce qui effraie (La Mer). Libre, morceau fleuve porté par ce rock progressif que l’on chéri tant, délivre un épisode épique, un panache habillant l’album d’une énième feuille d’or. Nos pensées se voient après cela bousculées à l’écoute de Ces bijoux de fer, exquise déclaration avec un brin d’amertume et ce besoin brûlant de comprendre malgré le tourment. Une ballade poignante d’un cœur bouleversé par l’incertitude et l’absence mais que la caresse nocturne et la bulle suspendue de Panthère viendra apaiser.

crédit : Antoine Henault

Puis vient le dernier acte, le triptyque qui nous laissera alors sans voix, un final qui combine toutes les tempêtes, les possibles et prône le lâcher-prise permanent, le retour à l’essentiel. Cantique, instant mystique de l’album, clame le besoin de se tourner vers le sacré, les repères palpables. L’homme qui vient et son envolée d’arpèges somptueux s’unit au soleil, la chaleur, ce qui réconforte. Et cet homme qui observe d’un œil curieux, constate que la voie vers un monde rééquilibré n’est finalement pas une impasse. Ainsi, l’album se conclu sur l’exceptionnel Laissons filer qui nous ouvre l’infini des possibles, où les mots chantés à la manière de l’emblématique Ferré, nous autorise à laisser filer l’eau entre nos doigts et faire s’évaporer l’incompréhension afin de retourner vers la plus humble des beautés qu’est la vie.

Ralentir la vie pour saisir l’invisible sera la poésie la plus sincère que Feu! Chatterton nous aura conté. Palais d’argile est un album qui nous incite à nous ouvrir au monde qui nous entoure et qui nous submerge, une invitation à lisser les aspérités d’une existence aux mille et un paradoxes sans pour autant en oublier son essence-même.