NOT DEAD PROJECT #11 – Lonny et Bleu Reine

Le monde est frappé depuis plus d’un an par l’épidémie de Covid 19. Un an que le monde culturel est dans une sorte de coma artificiel, réveillé par moment pour être presque aussitôt remis en sommeil. Alors que cela fait désormais plus de 100 jours que les lieux culturels sont fermés en France, La Face B s’associe à Dans Ton Concert pour proposer son nouveau projet : Not Dead. Si on a mis en avant les artistes et des salles de la région Hauts-de-France durant les 10 premières publications, nous faisons aujourd’hui un détour par Paris. Pour ce 11ème épisode, c’est Cédric Oberlin qui propose sa vision du Not Dead Project, et on découvre les photographies et les interviews de Lonny et Bleu Reine au Motel.

Lonny

Lonny // Le Motel, Paris

Peux-tu présenter votre projet en quelques lignes ?

Lonny : Je fais des chansons en Français, mais très influencées par le folk anglo-saxon et des sonorités plutôt nord-americaines. Je ne me prive pas d’une certaine mélancolie, je parle de choses intimes, sous formes parfois abstraites, et je compose à la guitare. Et je m’appelle Lonny! 

Le monde de la musique est à l’arrêt depuis un an, comment vis-tu cette situation ?

Lonny : C’est beaucoup de vagues entre des petites paniques mais qui se calment rapidement…Si je m’en tiens à un avis très individuel, je dirais que ça me fait presque du bien cette pause. Une fois que j’arrive à traverser les petites paniques dues à aux manques de repères, ce grand ralentissement et surtout le manque de « sens » me ramène aussi à faire que ce qui me plait vraiment. Cette période a opéré en moi un grand tri, déjà de manière personnelle, mais aussi dans mes décisions musicales. Ça m’a aussi permis de prendre mon temps pour concevoir la suite de mon disque, mes mixs, mes masterings, mes clips, mes pochettes…Je me suis réconciliée avec la lenteur. Mais maintenant je me sens plutôt prête à ce que ça reprenne, héhé!

Lonny // Le Motel, Paris

Quel impact cela a eu sur ton projet ?

Déjà elle m’a donné envie de ne plus jamais utiliser le mot « projet » pour parler de ma musique ! Haha

Je te taquine, mais en même temps c’est assez vrai. C’est à dire qu’à force de ne plus avoir de vision de l’avenir, la notion de présent à repris le dessus et je trouve que l’emploi de ce mot n’a plus aucun sens. Et tant mieux! Je suis contente de ne plus accepter certaines choses pour qu’elles en débloquent d’autres et courir toujours après une stratégie (comme justement, un projet…) mais de me tenir à des choses de manière bien plus ancrée et de mettre le plus de sens possibles dans les choses que je fais, ou créé. Je ne cherche plus qu’à me plaire à moi même, ou à un très petit nombre de gens et j’essaie de considérer mes actions plus  comme des bouteilles à la mer. Évidemment j’espère secrètement que le plus de monde possible les attrapent, je ne veux pas faire la fausse modeste non plus!

Aussi il y la solidarité…je me suis rendue compte de l’implication des autres dans ma musique, mais aussi avec les musicien.nes en général. Je reçois et j’ai envie de donner beaucoup de coups de mains, c’est chouette!

On parle souvent de « non essentiel ». Que signifie pour toi cette expression ?

Je crois qu’au final j’aime bien cette notion d’inutilité dans laquelle il serait facile de se décourager…mais ça me remet les choses en places, parce que je reconnais effectivement que l’art est parfaitement inutile. D’ailleurs il vaut mieux qu’il le reste si l’on veut faire quelque chose d’un peu plus grand que nous, un tant sois peu sacré et pas seulement distractif. Ça, c’est ma vision philosophique des choses…je crois que cette inutilité là m’apaise.

Après, d’un point de vue un peu plus politique, je suis frustrée de la manière dont la culture est traitée, et en même temps, nous sommes dans un système majoritairement subventionné…Donc il me semble évident qu’on ait si peu de recours face aux décisions de notre gouvernement. Aussi, je trouve ça plutôt intéressant que chacun puisse se poser la question de ce qui lui semble essentiel, peut être que cela donnera à tous un peu plus de sens aux choses. 

Bien sûr, ce qui nous fait peur, c’est que nous prenons le risque aussi que les gens décrochent de l’envie de voir des spectacles, qu’ils nous oublient…mais peut être que certains y retourneront d’avantage. On verra bien !

Lonny // Le Motel, Paris

À quand remonte ton dernier concert ? Quel souvenir en gardes tu ?

Lonny : Mon dernier concert avec du public, c’était celui des 3 baudets le 28 octobre. Le confinement avait été annoncé la veille et nous allions être re-confinés pour la deuxième fois à minuit le soir même. 

C’était dingue, la salle était pleine et on était très ému.es de vivre ce dernier moment ensemble.

Lorsque tu pourras remonter sur scène devant un vrai public, vas tu faire quelque chose de particulier pour célébrer ça ?

Lonny : Non, je crois que le simple geste parlera de lui même ! Ce sera déjà tellement la fête !

Lonny // Le Motel, Paris

As tu un souvenir ou une anecdote d’un concert sur la scène du lieu où nous avons fait les photos ? Ou un souvenir en tant que spectateur ?

Lonny : Alors avec le Motel ça ne manque pas d’anecdotes car j’y ai passé ma vie. Déjà, j’y ai rencontré bien sur les Nor Belgraad et je peux attester que c’est le meilleur bar de Paris. Je l’aime parce que j’aime son ambiance et j’ai souvent l’impression de ne pas vraiment être en France, ou même dans le réel.

Premièrement, c’est un des rares bars ou les clients se soucient à peu près tous de ce qui se passe dans les oreilles. A vrai dire, je suis souvent dans un film la-bas, à cause des lumières, et de l’ambiance en général. Par exemple cet été en plein mois d’août, Paris était bien désert, j’y ai débarqué très tard un soir de canicule et la clim était cassée. Il n’y avait que quelques clients tous accoudés, un peu dégoulinants de sueur… et Tali qui y travaille avait mis un son très planant (un truc un peu dream pop dans mon souvenir) et on était clairement plus à Paris mais dans un film de David Lynch. Au ralenti.

Quels sont tes projets à venir ? Qu’est ce qu’on peut te souhaiter ?

Lonny : Je travaille sur un nouveau clip, qui va sortir au printemps ! Et un poil plus d’énergie ne serait pas de refus, quoique c’est inspirant et je suis très heureuse de travailler dessus. 

Lonny // Le Motel, Paris

La séance photo s’est déroulée dans un lieu culturel actuellement fermé et sans perspective de réouverture rapide. Avez-vous un message pour ce lieu ?

Lonny : Je vous aime! On s’aime! On va revenir et ce sera la fête!

Bleu Reine

Bleu Reine // Le Motel, Paris

Pouvez-vous présenter ton projet en quelques lignes ?

Bleu Reine : Je m’appelle Léa Lotz, depuis 2018 j’écris des chansons que je chante, joue et produis sous le nom de BLEU REINE

J’ai sorti un premier EP en vinyle chez Sanit Mils Records il y a deux ans, il s’appelle « Elémentaire ». J’écris sur la douceur, la violence – cette ambivalence qui me suit partout, et je crois être influencée par des artistes comme PJ Harvey et Dominique A. Mon parcours est assez standard je crois, c’est-à-dire que j’ai commencé à défendre ce projet toute seule, puis aujourd’hui (après des mois de tests et des siècles de confinement) j’ai choisi de m’entourer d’un groupe avec Léonard (batterie), Clément (basse), et Théo (claviers). 

Le monde de la musique est à l’arrêt depuis un an, comment vis tu cette situation ?

Bleu Reine : J’essaie de me rassurer chaque jour en me disant qu’il y a mille manières de vivre positivement ce stand-by. 

Et je me force à me concentrer sur ce petit stock de bonnes idées pour ne pas gaspiller trop d’énergie dans un genre de constat d’échec qui tourne un peu en rond…

Il y a des jours où ça fonctionne bien et où je trouve refuge dans les souvenirs autant que dans les perspectives futures (proches ou lointaines). 

Et il y a des jours où ça ne fonctionne pas du tout, et où je suis frustrée, parfois en colère, où je cherche mon chemin moralement et artistiquement avec beaucoup plus de difficultés que d’ordinaire. 

En ce moment, le stade symbolique du premier anniversaire du confinement me donne du fil à retordre car j’ai l’impression que j’ai eu tort l’an dernier de compter sur cette éclaircie hypothétique. 

Paradoxalement, comme lorsqu’on a un bras ou une jambe dans le plâtre, cette période d’immobilité forcée m’oblige à mobiliser de la « force calme » pour réparer, consolider ce qui peut l’être. 

Mais bon, comme tout plâtre qui se respecte, ça commence à gratter. 

Bleu Reine // Le Motel, Paris

Quel impact cela a eu sur ton projet ?

Bleu Reine : Je pense que l’arrêt quasi total du secteur (si on ne compte pas le versant « virtuel », je veux dire) a eu pour conséquence directe de me réconcilier avec le temps et ma confiance en moi. 

Je le vois, j’ai osé essayer davantage de choses (écriture, production, environnement direct) et je crois m’être rapprochée de la personne que je suis. 

Je me concentre sur les choses simples qui me constituent et sont par définition déjà là, alors qu’auparavant j’avais cette fâcheuse tendance à essayer de faire de l’inédit à tout prix. Pour cette raison principale, je n’étais pas toujours en première intention, maintenant c’est le cas je crois. 

Et surtout, je me suis jetée sur le studio et les répétitions dès la fin du premier confinement, avec pour objectif de monter une vraie proposition live. 

L’intégration de mes trois musiciens, leur engagement très puissant dans ce projet, ça m’a donné un coup de pied au cul considérable. 

J’étais habituée en 2018/2019 à donner des « petits » concerts hyper fréquents, majoritairement seule, plus rarement en duo avec mon batteur, et je pense que cette cadence m’a fait perdre de vue un certain recul sur le fond et la forme de ce que je voulais proposer. Les différents publics s’enchainaient, il fallait constamment viser un impact immédiat, à un moment ce paramètre de la « satisfaction client » a pris le pas sur ma propre satisfaction. Je vais donc formuler ma réponse à ta question comme une publicité pour du dentifrice ou un yaourt mais : avec le confinement, je crois que je me sens plus solide. 

On parle souvent de « non essentiel ». Que signifie pour toi cette expression ?

Bleu Reine : Le terme mérite qu’on s’y attarde en effet, surtout que la période nous pousse tellement à l’utiliser qu’on finit par le vider de sa signification. 

Pour moi il y a deux choses. D’abord, la définition en elle-même : l’essentiel comme qualificatif d’une identité, par opposition à l’accidentel. Le secteur culturel, du spectacle vivant en particulier, est rempli de personnes pour qui la musique est un moyen d’expression essentiel, un prisme nécessaire, quotidien, à travers lequel sont filtrés tous les aspects de l’existence. Donc, des gens qui ne sont pas devenus artistes par hasard ou par accident, mais par nécessité. Je pense que c’est mon cas. Ensuite, il y a ce fameux tri « essentiel « / «  non essentiel » qui résulte de cette définition : un métro bondé est plus essentiel qu’un théâtre rempli en demi-jauge, pour ne prendre que cet exemple.

Ce tri, il ne m’est pas proposé, il m’est imposé, et en cela il génère une incompréhension vraiment douloureuse qui se transforme en colère. La crise qu’on traverse va évidemment bien au-delà de l’aspect sanitaire, elle dénude tellement notre modèle de société qu’elle en révèle toutes les incohérences et les aberrations. J’enfonce une porte grande ouverte mais le fait de reléguer la culture, les concerts, les musées, le cinéma au second plan, est l’une de ces aberrations.

Cette idée que la culture vivante (ses acteurs, ses alliés, ses salariés, ses intermittents,…) puisse être annexe, accessoire, comme une sorte de luxe en option qui ne ferait pas partie du « package de fonctionnement basique », a beaucoup fragilisé mon investissement dans ma musique, au début. Puis petit à petit c’est devenu un drapeau noir, un ennemi contre lequel diriger mes revendications – qu’elles soient formulées de façon directe, ou intégrées à mes productions artistiques. 

Bleu Reine // Le Motel, Paris

À quand remonte ton dernier concert ? Quel souvenir en gardes-tu?

Bleu Reine : Mon dernier concert remonte à mars 2020, au Motel, en compagnie de Nor Belgraad et des 2PanHeads (tiens tiens). Il y avait beaucoup de monde au mètre carré, malgré la petite taille de ce lieu. 

C’était le soir de la première allocution « covid » d’Emmanuel Macron, du coup l’ambiance était très particulière, très abrasive, quelque part entre la défiance et la tête dans le sable… 

J’en garde un souvenir moite et sonore, et surtout je pense que c’est le dernier événement que j’ai vécu de manière « innocente », c’est à dire hyper pleinement, sans me sentir restreinte par les mesures liées à la pandémie. 

Lorsque vous pourrez remonter sur scène devant un vrai public, vas-ty faire quelque chose de particulier pour célébrer ça ?

Bleu Reine : Je suis assez partagée à vrai dire, j’ai plutôt envie de faire « comme si de rien était » et de me contenter d’être moi-même, je ne sais pas si c’est ringard ? 

Je me vois mal mettre le paquet et faire des grands discours ou aménager des moments de « retrouvailles » de manière ultra littérale et premier degré. 

Pour moi le meilleur moyen de se retrouver c’est toujours de faire comme si chaque moment était la suite logique du précédent. 

Bleu Reine // Le Motel, Paris

As-tu un souvenir ou une anecdote d’un concert sur la scène du lieu où nous avons fait les photos ? Ou un souvenir en tant que spectateur ?

Bleu Reine : J’ai beaucoup de souvenirs au Motel, j’y ai rencontré des personnes devenues très importantes pour moi aujourd’hui par exemple. 

Pendant quelques années ça a également été un « terrain neutre » pour commencer ou finir les soirées diverses… 

On s’est fait la réflexion d’ailleurs avec les copains en sortant du shooting : étrange de repartir de ce lieu en pleine journée sans avoir bu le moindre verre. 

Le hasard fait également que, avec ce projet BLEU REINE, j’y ai donné mon tout premier concert en juillet 2018, ainsi que mon tout dernier dont je te parlais tout à l’heure. 

Pour la petite anecdote, que j’ai déjà raconté il me semble, nous étions dans le public ce soir-là avec Léonard pour voir Nor Belgraad jouer, et dans la pénombre nous avons confondu nos pintes respectives avec celle d’un autre gars qui s’était mis à côté de nous sur la même table. En l’espace de quelques secondes tout le monde avait bu dans la pinte du voisin, avant de se ré-échanger les verres. 

A ce jour on ne sait toujours pas si la flambée du covid en Île-de-France est liée à ce mépris total des gestes barrière au printemps 2020, ou si cette désinvolture de fin de soirée fut sans incidence…

Quels sont vos projets à venir ? Qu’est ce qu’on peut vous souhaiter ?

Bleu Reine : Actuellement on travaille sur la post-production d’une captation live que l’on a tournée fin février dernier au Supersonic. 

Lentement mais sûrement, ça devrait sortir d’ici mai (pas comme nous a priori, hem). 

Je continue aussi à choisir et peaufiner les titres qui seront sur mon prochain EP, pour le coup c’est un bonheur inattendu pour moi d’avoir le temps de m’y consacrer car j’ai bossé de manière ultra pressée sur le premier. Et je prépare également une performance de guitare au Cimetière du Père-Lachaise début juin, en compagnie d’une danseuse contemporaine qui s’appelle Lena Angster

Enfin, j’aimerais sortir au printemps un objet numérique assez « concept » qui sera une mise en musique de poèmes, le fruit d’une rencontre super étrange en Transylvanie en 2019, mais je peux difficilement en dire plus sans me cramer tout le teasing ! 

Ah, et surtout : je voudrais publier un tutoriel pour écrire des chansons à boire. Je sens qu’il y a un créneau à prendre. 

Bleu Reine // Le Motel, Paris

La séance photo s’est déroulée dans un lieu culturel actuellement fermé et sans perspective de réouverture rapide. As-tu un message pour ce lieu ?

Bougez pas, on arrive <3 

Découvrir Lonny et Bleu Reine :

Pour les autres épisodes du Not Dead Project c’est par ici

Découvrir l’interview de Lonny

Découvrir l’ADN de Lonny