Martin Luminet : “Je suis supporter de l’imperfection”

Il y a quelques jours, Martin Luminet sortait son premier EP intitulé MONSTRE. Un EP au sein duquel ses failles deviennent ses forces, où il questionne la vie, son sens, accepte ses paradoxes, l’essentiel. Un disque qui reflète son propre cheminement de vie personnel, où ses échecs sont à l’origine de ses réussites. Et c’est donc à l’occasion de cette sortie que nous sommes allés à sa rencontre afin d’y parler de l’influence du cinéma sur sa sensibilité artistique, du rôle salvateur de la musique, de l’universalité de l’intime et tant d’autres. Retour sur cet échange.

photo de cédric oberlin
crédit : Cédric Oberlin

La Face B : Dans une semaine, ton premier EP verra le jour (interview réalisée le 28 mai, ndlr). Comment te sens-tu à l’idée d’enfin dévoiler ces mots et ces sentiments aux oreilles du monde ?

Martin Luminet : Je crois que je suis dans l’état qui me réjouit le plus, je suis à la fois très effrayé et très excité en même temps. Je ne me cache pas, j’ai toujours en tête de partager ce que je fais à chaque fois même si c’est très intime, très impudique. Je sais que j’ai ça en ligne de mire donc j’ai très hâte et ça me terrifie oui, car ce qui sort vient vraiment du plus profond de moi. Je me livre rarement autant dans la vie, je mets tout dans les musiques, c’est un vrai exercice de voltige.

LFB : Ce qu’il y a de commun entre tes cinq morceaux, c’est l’urgence. L’urgence de déconstruire, d’affronter la vérité, ton véritable je, sans faux semblants ni artifices. Quel a été le déclic de tout ça ? Ce qui t’a poussé au lâcher-prise, à confronter ce qu’on s’interdit de voir et comprendre ?

Martin Luminet : C’est très juste car l’urgence vient avec une temporalité où moi j’ai commencé la musique hyper tard. Au bout d’un moment, je pense que j’étais un peu dos au mur pour faire le truc. J’ai embrassé une espèce de vie normale, je n’ai pas posé de questions, on me prêtait un chemin tout tracé dans des études et dans quelque chose d’un peu traditionnel car on pensait que c’était ce qu’il fallait pour les gens de notre génération.

Après le bac, pendant mes études, j’ai été frappé par un gros ennui avec une sorte de truc coupé dans le ventre où je sentais qu’il n’y avait rien de connecté à l’intérieur, j’étais toujours un petit peu à côté de mon corps, un peu au dessus, un peu en dessous mais jamais dedans. Puis en rencontrant la musique justement, dans ces années là, quand j’avais vingt/vingt-et-un an, ce qui est assez tard pour commencer la musique, j’ai eu une sensation que ça allait m’apporter une nouvelle lecture sur la vie, sur les choses. Je me rends compte que c’était une langue que je ne savais pas parler mais que je pratiquais depuis le début, un langage des émotions que je me retenais d’employer.

Puis petit à petit, c’est toute une douleur qui s’est apaisée, j’avais l’impression de dénouer un truc dans les os, dans la façon de parler, d’appréhender et me prendre la vie de plein fouet. Je comprenais qu’il y avait un chemin qui était possible et donc à partir de là, j’étais un peu dos au mur et je me suis donc interdit de perdre mon temps. C’est aussi pour ça que je fais des chansons assez bavardes, j’ai une volonté de tout lâcher, de rattraper les vingt premières années de ma vie, d’essayer de les venger d’une certaine façon, de les ré-habiter. Je suis très familier de l’urgence et des doutes, ce sont de vrais carburants.

LFB : Face à ce processus de déconstruction, la musique t’est-t-elle alors apparue comme salvatrice ?

Martin Luminet : Oui, tout à fait. Il y a beaucoup de gens qui te disent « J’ai choisi la musique, ça a été un choix » alors que moi, je n’ai jamais eu la sensation que c’était un choix, ça s’est un peu imposé. Parfois tu vois des gens, des choses, des situations, des endroits qui te font vibrer ou qui évoquent quelque chose en toi, peut-être antérieur à ta naissance. Et tu as le courage ou non de les saisir, même si ce n’est pas toujours du courage parce qu’il faut aussi abandonner plein de choses donc c’est aussi une lâcheté vis-à-vis des autres choses que tu avais déjà engagées.

martin luminet

Sur la musique, j’ai eu la sensation que je ne pouvais pas trop passer à côté car si j’étais passé à côté, je crois que je serais passé à côté de ma vie, d’une existence. Vivre c’est quelque chose, traverser la vie, arriver à quatre-vingts ans en ayant eu un métier, un mariage, un divorce, des trucs comme ça, un monospace etc, j’ai l’impression que c’est très facile. J’ai plus été attiré par l’idée d’exister, me dire que quitte à ne pas être là très longtemps sur terre, car on a qu’un seul essai finalement, autant le vivre pleinement et profondément. Les émotions étaient vraiment la vraie grande aventure à suivre, c’était un risque qu’il fallait prendre sinon la vie n’aurait pas eu beaucoup d’intérêts, de saveur et d’enjeux. Il fallait qu’il y ait un danger au fond.

LFB : Dans tes textes, tu multiplies les points de vue. Tu parles à la première personne, la seconde, tu utilises le nous. Tu t’adresses à toi mais aussi à celui qui t’écoutes, ce qui laisse supposer que tes morceaux sont une invitation au dialogue quelque part, non ?

Martin Luminet : Oui et non, je ne les pense pas comme une forme de dialogue lorsque j’écris car c’est très égocentré donc c’est un peu antinomique d’aller vers les gens en parlant que de soi. Je me suis rendu compte que chez les musicien.n.es que j’écoutais, c’était là où ça faisait le plus d’écho, c’est pas quand quelqu’un essayait de me parler mais plus quand quelqu’un me parlait de soi puis là, je me rendais compte qu’il y avait des ponts entre nous.

En jouant à ce jeu-là, j’ai compris que c’était un peu un jeu dangereux car il se peut que tu tendes une main, un mot et que personne ne réponde au bout. Je me sens plus à ma place dans le processus d’écriture de ne penser qu’à moi et de me dire que peut-être, quelqu’un, quelque part, traverse les choses de la même façon, partage cette joie, cette douleur, se prend le réel de la même façon que moi.

C’est un peu la troisième dimension, quand tu vois que tu as pris je et que c’est aussi un peu le je de quelqu’un d’autre qui n’a pas du tout le même âge, la même histoire, mais qui a partagé la même chose. Et je pense qu’au fond la musique m’a aussi servi à me sentir moins seul face à ça, moins seul face aux émotions, aux petites chutes d’espoir dans la masse, l’humanité.

Et puis, il y a des individualités qui font que tu reprends espoir et goût. En tant qu’espèce humaine, je trouve que c’est fort d’avoir inventé les émotions, il y en sans doute chez les animaux mais nous on arrive à les exprimer, les écrire, à en faire des objets, des choses qui nous rassemblent. Il y a quelque chose de collectif dans l’ultra-intime.

LFB : Tu dis avoir grandi dans un milieu où les émotions n’étaient pas nécessaires, qu’elles étaient en quelque sorte ce quelque chose dont on ne parle pas. Aujourd’hui, entretiens-tu enfin une relation saine avec elles ?

Martin Luminet : Totalement, c’est comme un truc dont tu as manqué. Soit tu te goinfres ou soit tu arrives au bout d’un moment à trouver le juste milieu. Au début, j’en ai souffert de ça car passer vingt piges sans effleurer la moindre émotion où à chaque fois que tu t’en chopes une, eh bien tu ne sais pas ce que c’est, on te dit que c’est quelque chose à ne pas considérer, que ce n’est pas quelque chose qui va compter, rentrer dans une réflexion ou une conversation. C’est un truc de l’ordre personnel, ça ne regarde que toi, il faut le garder, l’enfouir puis ça crée des problèmes. Quand j’ai découvert qu’on pouvait en faire quelque chose d’assez sain, une vertu, je m’en suis beaucoup abreuvé.

Au quotidien, j’ai l’impression de n’être que dans l’émotion, je n’ai pas trop de jugeote intellectuelle, je ne me sens pas intelligent, logique ou équilibré. Je me sens juste émotionnellement éveillé et il n’y a que ça qui compte. J’essaie de ne pas trop faire chier les gens avec ça, mais par contre là où j’ai avancé, c’est en décrétant que c’était mon langage, mon logiciel, que je ne marchais qu’à ça et que malheureusement je ne pouvais pas donner autrement.

À essayer de parler le langage des autres on fini par dire n’importe quoi, il faut essayer de se faire comprendre et moi aussi j’ai appris à comprendre les autres, pourquoi beaucoup de gens se tiennent loin de leurs émotions. Je le comprends aujourd’hui mais avant j’en voulais aux gens, car moi ça m’a tellement sauvé d’embrasser mes émotions, c’est la clé à tout de se mettre dedans à fond. Et puis, tu te rends compte qu’il faut encaisser certaines choses, il faut des gens autour, un peu d’endurance, encaisser les coups et on ne peut pas demander ça à tout le monde, certains mettent leurs forces ailleurs.

LFB : L’ensemble de ton EP engage une forme d’intimité, traite de sujets de ta vie, de notre vie. Selon toi, l’intime peut-il être universel ?

Martin Luminet : Oui, c’est clair. Je trouve que c’est ça la morale de l’Histoire, de tout, il y a beaucoup de choses qui essaient de nous éloigner, des gens qui essaient de nous faire croire qu’on est très différents. Alors qu’en fait, tu peux voyager dans n’importe quel pays, allez chez des personnes qui n’ont pas du tout la même façon de vivre ou d’exister, qui sont bien loin du modèle occidental.

Ce qu’on aura en commun, ce sont les émotions, quelque chose de très intime, tout le monde sur terre est tombé amoureux, a été en colère, a eu peur et c’est ça qui fait que l’on est unis. Puis on a mis plein de choses par dessus, il y a pas mal de choses qui nous empêchent d’aller droit à nos émotions mais c’est aussi les émotions qui créent tous les malheurs du monde. Les guerres, les violences, les abus, tout ça c’est le résultat d’une émotion mal placée, une émotion qui déborde, qui n’est pas assouvie, mal dosée. On a du mal à communiquer sainement, à se dire nos besoins, à exprimer ce que l’on a sur le cœur sans qu’on se dise que c’est sale. Quand tu retiens, ça crée des choses un peu ignobles.

Pour moi, l’intime ça doit être un truc à partager même si c’est une mise en danger car c’est vrai que c’est dur, qu’il faut garder un petit enclos secret, chacun à soi. Et tu le vois bien, quand tu es en soirée ou n’importe où, plutôt que de dire tout ce que tu as réussi pour partager, tu crées plus de relations, tu vis plus de beaux moments avec quelqu’un avec qui tu partages des trucs que tu n’as pas réussi, des trucs où tu doutes, où tu te sens moins d’aplomb que les autres car tu te rends compte que personne ne l’est vraiment. Mais je ne sais pas, on te met dans la tête qu’il faut l’être, c’est étrange.

LFB : À l’écoute de tes morceaux, les mots se percutent, sont justes et immédiats. Lorsque tu écris, est-ce que tu t’imposes de conserver la version la plus originelle de tes textes ? La plus sincère ?

Martin Luminet : Oui et je suis un peu chiant avec les textes (rires), il faut que ça me fasse vibrer car je me dis que si personne n’aime cette chanson, il faut au moins que je sois content lorsque je la joue, que quelqu’un soit content dans la salle et ce quelqu’un il faut que ce soit moi. J’ai une espèce de rigueur sans en avoir une parce que c’est juste de la rigueur émotionnelle.

Le travail ce n’est pas tellement quand tu te mets à écrire, c’est plus quand tu vis autour, c’est essayer de ne pas avoir d’exigence envers soi pour être toujours connecté, veiller à ce que ce que tu le regardes avec un œil qui rend les choses remarquables, avec de la profondeur. Il ne faut jamais s’arrêter à la première apparence des choses, tu dois essayer un peu de creuser les personnes, les situations et c’est plus cette rigueur que j’ai depuis toujours d’ailleurs.

Mais que j’ai dû gommer pour grandir et j’ai dû réapprendre, ce qui est un peu étrange mais c’est comme ça. La rigueur se fait plus là-dessus, sur le fait de vivre intensément les choses, sincèrement et de ne pas céder à un espèce de truc où tu penses avoir compris les gens. La meilleure nouvelle c’est de se dire que tu ne comprends rien, d’essayer tous les jours de réexpliquer et comprendre la logique des gens car même toi tu évolues chaque jour, tu te contredis sur des trucs et c’est plutôt une bonne nouvelle au final.

Au début j’avais peur, je me disais qu’il fallait que je trouve qui je suis et une fois que j’aurais trouvé, je ne bougerais plus, je dirais au monde entier qui je suis. Je pense qu’il faut accepter le mouvement, le paradoxe que l’on a et que certaines situations à quelques années d’intervalles ne te feront pas la même douleur, la même joie peut-être parce que tu as évolué ou tout simplement parce que tu as décidé de changer. C’est encore une question de choix et je trouve ça important de choisir d’être toujours relié à sa profondeur et la profondeur des choses, c’est à la fois le truc le plus instable et le plus fiable au monde.

LFB : Ça nécessite un certain degré de sensibilité aussi, une sensibilité qu’il faut savoir assumer pour permettre à tout cela d’exister.

Martin Luminet : Je crois que tout cela dépend de comment tu es éduqué, où tu grandi, ce qu’on te met dans la tête. Il y a encore beaucoup la question des garçons et des filles. En tant que garçon, on t’autorise moins. Moi par exemple, j’étais peut-être chez des gens pas très évolués sur la question, je ne peux pas leur en vouloir, peut-être qu’on ne leur a jamais rien appris.

La société est comme ça aussi, peut-être qu’on apprend mal aux garçons à accepter d’aller explorer cette sensibilité. Un garçon n’est fait pas pour gérer une entreprise, pour décider, pas plus qu’un fille, et une fille n’est pas plus disposée à avoir des sentiments, un cœur et à vouloir prendre tout le monde dans ses bras.

Pleurer c’est universel, avoir mal c’est universel, douter c’est universel. Tu arrives au monde, tu as déjà un apriori sur plein de choses et moi j’étais un peu heurté par le fait d’être un garçon qui n’était pas intéressé par le pouvoir alors que c’était typiquement ce que l’on nous mettait entre les mains. On nous disait que l’on irait à la quête du pouvoir et puis que les filles nous feraient des sandwichs en attendant. Et moi, je préfère faire des sandwichs, très clairement.

LFB : Avec cet EP, tu révèles le monstre qui est en toi, tu trouves la force dans la faiblesse. Penses-tu alors que la beauté se trouve dans l’imperfection ?

Martin Luminet : Si on dit que la perfection est un truc qui se fabrique, ça ne vaut pas le coup pour moi. Je n’arrive pas à comprendre d’où vient la notion de perfection, ce qu’elle veut raconter de nous, j’ai l’impression que pour être parfait il faut s’oublier. Je suis supporter de l’imperfection, c’est beaucoup plus facile aussi d’être supporter d’un truc que tu portes en toi. On m’a foutu dans un truc d’imperfection où plutôt que de lutter contre, j’essaie de comprendre, je me bats avec ce qui me dérange en moi, avec la vision que j’ai de mon corps, de plein de choses que je bosse encore et tout ce moment où tu bosses, tu es en situation d’imperfection.

La question de la perfection est déplacée, c’est un peu une injonction à arrêter d’être soi-même, une injonction à oublier ce qui vraiment compte pour toi. Je n’ai jamais vu de gens parfaits dans la vie, ceux qui se disent parfaits me dégoûtent, j’ai de l’empathie pour eux car je me dis qu’ils passent sûrement à côté de leur vérité. L’imperfection c’est un truc à nourrir, c’est la seule chose que tu peux comparer sainement avec d’autres gens, comparer combien t’es bancale, combien tu rates, tous tes échecs sont plus drôles à comparer que tes trophées. On a beaucoup juré par les diplômes, que pour les passer il fallait être le.a meilleur.e mais on n’a jamais valorisé ce qu’on voulait être au fond, ce qui nous épanouirait.

On nous apprend beaucoup à avoir un métier et non une passion, on nous a inventé les week-ends pour faire ce que l’on aime le plus, ce que je trouve complètement con d’ailleurs. J’ai beaucoup de peine, même si certains n’ont pas le choix, pour les gens qui ont choisi des boulots qui ne leur plaisent pas , qui vont donner 80% de leur vie à un truc qui ne va pas les épanouir et qui vont se contenter de ces deux jours par semaine pour faire ce qui leur plaît. Et ça, encore une fois, tu fais des métiers pour avoir une espèce de perfection, une envie de réussite sociale mais je ne sais pas si ça vaut grand chose quand tu t’endors le soir et que tu te demandes où tu en es dans ton cheminement vers le bonheur.

LFB : Pour se tourner vers l’aspect un peu plus technique de ce disque, as-tu travaillé avec d’autres ou est-ce que tu as tout fait tout seul ?

Martin Luminet : J’ai travaillé avec des gens, je suis très équipe de foot. (rires)

LFB : Le collectif avant tout !

Martin Luminet : Exactement ! (rires) Je bosse beaucoup avec Benjamin Geffen. J’aime bien faire des textes, les mélodies puis après, j’ai un espèce de décor musical en tête mais à chaque fois que je veux le faire, je n’y arrive pas, ça ressemble à du Sophie Marceau, c’est aberrant (rires). Mais j’ai le truc précis en tête, je suis très têtu, c’est horrible d’avoir une telle exigence sur un truc que tu ne sais pas faire. Et à la fois, il fallait aussi accepter de ne pas confier les clés à n’importe qui, il y a une différence entre confier les clés à quelqu’un et les lui jeter. J’avais besoin de cet équilibre de dire « Je sais où je veux aller, je ne sais pas conduire mais je sais exactement où on doit aller, on doit se donner rendez-vous là et pas ailleurs ».

Et c’était trop bien car Benjamin a compris ça, il l’a entendu et il a travaillé pour exaucer ça, c’était très précieux, une vraie collaboration. Ça vient mettre le doigt sur plein de choses, ça fait du bien à la confiance dont on manque beaucoup, à cet esprit collectif, car la musique c’est un boulot de solitaire où t’as l’impression qu’à force, personne ne comprend ce que tu fais alors que nous, les musiciens, on est des millions et on vit tous le même quotidien, et ça, ça rejoint d’ailleurs l’histoire de l’intime et de l’universel. Bosser avec Benjamin Geffen c’était trop bien car c’est quelqu’un qui écoute, qui essaie des choses avec moi, on a cuisiné cet EP.

On a avancé, reculé, fait des pas de côté. On avait en ligne de mire de toujours être dans un rapport ultra intime, fragile autour de la voix et des textes mais aussi d’avoir un truc qui gronde, qui prend de l’ampleur, comme quelque chose que l’on retient ou qui peut nous péter à la gueule mais qui justement ne pète pas. C’est créer un espèce de danger que je trouve intéressant, entre la violence et la sensibilité, entre l’ultra-violence et l’ultra-sensibilié, c’est ce que l’on cherchait.

C’était bien de trouver l’alter-ego ou du moins l’interprète de ça, la grande aventure de cet EP a été cette rencontre. J’ai aussi bossé sur une compo avec Nicolas Steib du groupe Slogan et le mix a été fait par Tony Bakk mais ça a été plus que ça. Je bosse toujours avec des gens qui mettent de la sensibilité dans les choses et ça c’était cool car moi j’en mets partout, j’en mets trop et eux aussi en mettent dans leur pratique, ils ne sont pas réduis à une fonction. La langue de ma sensibilité va être mes textes et eux ça sera la réalisation ou le mix, ils ont trouvé leur place et c’est beau de voir des gens centrés à leur place et qui peuvent combler les cases qui te manquent. On a fait une espèce d’équipe qu’on va essayer de garder sur le long terme car je me sens bien avec eux.

LFB : En visionnant tes clips, on constate que rien n’est choisi au hasard, que le scénario est toujours parfaitement réfléchi. Alors que tu as réalisé chacun d’eux, considères-tu les images comme une extension de tes émotions ou une simple illustration ?

Martin Luminet : Une extension, quand même… (rires) C’est vrai que tu as le choix de toute façon, quand tu écris ta chanson, tu te dis « Bon, on fait le clip mais qu’est-ce qu’on fait ? » et moi, j’ai beaucoup de mal à me dire que le clip est une pub de la chanson, ça me fait trop mal au cœur. Et au contraire, je trouve que c’est un truc hyper excitant, un nouveau prétexte pour exprimer des émotions avec une nouvelle langue. C’est trop cool, j’aime faire des images, ça me parle beaucoup, je trouve qu’il y a des chansons qui se racontent aussi juste à travers quelque chose de contemplatif et j’y tiens beaucoup. C’est une relecture, soit pour aller plus loin ou avoir le contre point de la chanson, on peut jouer avec ça, créer de l’autodérision. En tout cas, je ne veux pas être dans le côté « Tiens, je veux vendre ma chanson, j’en ai fait un gif géant avec de la musique ». C’est plutôt un prétexte pour faire encore plus d’art et c’est vraiment kiffant.

LFB : En tant que cinéphile, quelle influence le cinéma a-t-il eu sur ta sensibilité artistique ?

Martin Luminet : Ah, beaucoup… (rires). Les années où j’ai commencé la musique, je faisais des études en parallèle car bien sûr, je n’avais pas le courage de tout plaquer, j’avais encore cette espèce de conditionnement à vouloir faire plaisir à mes parents, un espèce de schéma que je suivais. Je n’ai ou du moins je n’avais vraiment pas la personnalité de péter les schémas à l’époque. Là où j’ai été sauvé, c’est que j’ai fait une fac à Lyon qui était à côté d’un cinéma. Je passais mes journées au cinéma tout seul, car bien sûr j’étais à Sciences Po donc les gens étaient un peu concentrés et personne ne voulait m’accompagner au cinéma la journée.

Ça a eu un impact fort car j’ai eu mes premières sensations fortes ici et c’est trop beau car tu es dans le noir, dans une sorte de pudeur cassée, respectée, tu es seul et tu as l’impression de te prendre de plein fouet la vie de quelqu’un qui n’a pas du tout ta nationalité, ton âge, ton histoire. Et pourtant, tu as l’impression que c’est écrit sur mesure avec ta vie et ça, ça m’a permis de m’autoriser à parler de l’intime, pas juste ssayer de faire des chansons en disant « Coucou, venez voir comme je vous connais bien » non, je vais plus essayer de me connaître et si quelqu’un se reconnaît dedans, c’est un miracle. Le cinéma c’était un truc de fou, je me souviens du jour où je suis allé voir Les chansons d’amour de Christophe Honoré, j’ai mis quatre semaines à m’en remettre, j’y suis retourné trois fois, je suis allée voir Interstellar sept fois au cinéma tout seul, c’était horrible, j’étais vraiment devenu un teubé (rires).

Je suis obsédé par ça, je trouve que la temporalité ressemble aux chansons, c’est décuplé, tu passes six mois, un an pour faire une heure et demie de quelque chose. Je trouve ça dingue, ça mobilise des centaine de gens pour qu’à la fin on se souvienne de quelques acteurs etc. Il y a beaucoup de gens qui travaillent dans l’ombre, des forces, ce ne sont que des passionnés. C’est comme les chansons, tu passes beaucoup de temps pour écrire un truc qui dure trois minutes, c’est dérisoire mais c’est ça que je trouve beau.

On ne peut pas vivre sans dérision, sans cette profondeur de soi et cette fenêtre sur les autres que l’on ne connaît pas. Peut-être que cette période nous a fait du bien, pour nous faire prendre conscience qu’on ne pouvait pas vivre sans art, sans ce langage avec nos émotions les plus flippantes, les plus profondes… Que j’aime le cinéma ! (rires)

LFB : Tu fais partie de ces artistes qui ont pu bénéficier du dispositif d’accompagnement du Chantier des Franco. Que t’a apporté cette expérience, humainement et professionnellement parlant ?

Martin Luminet : Beaucoup de choses car c’est tombé sur une année un peu bizarre. Le dispositif en soi est génial car il vient travailler les choses qui ne se voient pas mais sans lesquelles ton projet n’existerait pas. Ça vient travailler non pas sur l’apparence mais plus sur des trucs hyper deep, et malgré que ce soit un peu hype, ça travaille sur quelque chose de très artisanal, sur le geste du musicien, du parolier, ça vient travailler le corps. Tu oublies un peu de travailler parce que tu gères ton projet, tu es en émergence, toujours à droite, à gauche, tu dois penser à beaucoup de choses.

Et au bout d’un moment, le truc qui trinque c’est l’essentiel, c’est-à-dire comment je travaille tous les jours mon instrument, ma voix, comment je prends soin de mon corps, de ce que je vais exprimer profondément. Et avoir des personnes qui t’y font confronter, ça fait beaucoup de bien car cette mécanique est tellement usée à force de penser à ta promo, mais tu te laisses aussi déborder par les choses urgentes.

Prendre trois jours pour travailler ton corps, ta voix, tu ne te l’autorises jamais, tu as l’impression que c’est un truc un peu égoïste et donc, ça au moins c’est bien car ça te fait travailler, ce qui est nécessaire et essentiel pour ton projet car sans ça tu te coupes une partie du corps, tu n’es pas entier. Ils interviennent au bon moment parce que tu es en train d’éclore et ils te font comprendre qu’il y a un truc qui n’a jamais lâché, ta relation avec le pourquoi tu fais de la musique, quelle est ton urgence, la vitalité là-dedans et c’est ultra précieux.

Je ne peux même pas parler d’un point de vue professionnel car c’était uniquement humain et c’est bizarre de dire qu’il y a eu un truc humain sur un dispositif d’accompagnement pro, mais ça a été vraiment le cas avec les équipes. Quand le confinement a été décrété, ils ont fait une grande cellule de crise, on a fait un Zoom, on était quarante avec tous les artistes, les contributeurs. Ils ont mis un point d’honneur à dire « Nous on va se battre pour qu’il n’y ait pas de génération sacrifiée au sein de la musique, que ces deux ans n’éteignent pas les projets que l’on a sous notre responsabilité ».

On a eu l’impression d’avoir été aidés dans la tempête par un dispositif qui t’aide sur tous les points, que ce soit humain, musical, l’entourage, psychologique… On ne lésine ni sur les moyens, le temps, l’énergie et du coup, on est arrivés l’an passé à faire une formule des Franco juste avec les artistes du chantier. C’était la première année où tous les artistes jouaient et passaient ensemble et en cela, on est devenu une promo un peu à part, car on a vécu un truc entre nous, on était comme les rescapés d’un grand bouleversement, on a pu se rencontrer les uns les autres avec des projets au même stade. On sortait tous de trois de mois de confinement, on sortait de notre chambre en pyjama, il y avait zéro égo, on a partagé quelque chose de très humain.

J’ai fait des rencontres incroyables et je suis dur avec ce mot mais il y a eu des rencontres amicales, et ce terme ami est un peu sacré pour moi. J’ai rencontré TERRIER, Francis des Fils Cara, les Bandit Bandit, quelque chose s’est passé, je pense aussi à Chien Noir, il y a plein plein de gens… On est soudés par une histoire commune et c’est ça la grande force de cette promo du Chantier des Franco, il n’y a rien de pro, c’est une histoire de vie un peu incroyable.

LFB : L’évolution que ton projet a subi va-t-elle de pair avec ton propre cheminement de vie personnel ?

Martin Luminet : Carrément, je n’arrive pas à dissocier ça, pour moi vivre ça nourri mon projet et le projet nourri aussi ma vie, je ne peux pas couper l’un ou l’autre. Je ne fais pas partie de ces gens qui ont toujours de la musique en tête, qui se disent qu’ils sont musiciens et que leur vie c’est la musique. J’ai besoin d’avoir une vie où je vois beaucoup de gens qui me sont cher, de passer du temps à vivre, mon inspiration vient vraiment de là, de ce temps à explorer les choses, à me tromper, à reculer, à essayer, à tenter des relations, à les réussir, ne pas les réussir.

Mon projet est vraiment branché là-dessus donc c’est vrai que ça prend plus de temps et à la fois j’assume de ne pas me cacher, que le projet soit visible dans sa façon d’évoluer, je suis vite monté sur scène avant d’avoir les morceaux prêts et il y a sans doute des gens qui ont vu des morceaux qui ont évolué, pris une nouvelle forme. Je n’avais pas envie de servir tout ça tout cuit, en faisant croire que j’avais commencé la musique il y a peu, ce que l’on fait croire aujourd’hui avec beaucoup de projets qui sortent.

Je voulais que ce soit vu, qu’on ne puisse pas dissocier mon évolution personnel de l’évolution de mon projet, je raconte des trucs intimes, que je juge le plus sincères possible car je travaille qu’avec de la matière vécue et c’est vrai que si je vis moins, j’écris moins et peut-être que j’irais plus vite si je faisais qu’écrire mais peut-être que je dirais aussi moins de choses. C’est vraiment très relié.

LFB : Le 16 juin se tiendra ton premier véritable concert depuis l’ancien monde. D’un point de vue scénique, es-tu aujourd’hui satisfait de ce que tu t’apprêtes à proposer ?

Martin Luminet : Par rapport à là où on en est, oui. Tu as des contraintes, la contrainte de ne pas pouvoir être plein sur scène et avec Ben, quand on compose, arrange et réalise on a aussi dans un coin de tête le live. On est tous les deux, il est aux machines et la batterie, moi je suis plus aux claviers et au chant.

Pour moi, ça se fait au niveau de l’énergie, ce n’est pas tant les instruments sur scène qui sont importants mais l’énergie corporelle, l’échange avec les gens, on se souvient surtout de ça et moi, c’est ce que j’ai envie de valoriser, dans quelle énergie de chair je me trouve et c’est plus ça l’instrument principal du projet sur scène. Après c’est vrai que j’aimerais aussi avoir deux autres musiciens sur scène avec moi car ça commence à me démanger.

Par rapport aux contraintes que l’on a, je sais qu’on les a compensées non pas en essayant d’en mettre partout mais à essayer de mettre des séquence de partout, on s’est dit qu’on allait mettre du vide en essayant de le combler avec notre corps, l’énergie qu’on va mettre dedans. Il y a des instruments mais surtout deux corps qui s’expriment sur scène et ça, j’en suis hyper satisfait car ça demandait de libérer pas mal de trucs, la question du corps est sans fin et quand tu te rends compte que ton propre corps est un objet d’interprétation, un objet d’incarnation, eh bien tu te dis que tu n’est pas obligé d’avoir tout un orchestre sur scène, on peut y aller à deux et affronter tout ça.

LFB : Enfin, aurais-tu des coups de cœur à partager avec nous ?

ML : Il y a l’EP de TERRIER qui est sorti et c’est vrai qu’à chaque fois que je fais une interview, depuis le début de la semaine, je parle de TERRIER. On me dit que lui aussi a parlé de moi mais promis, on n’a pas fait de contrat ensemble (rires). Ce gars me touche humainement et artistiquement, j’y vois un gars centré, des choses que je reconnais chez moi et pour autant, je n’ai jamais eu la tentation de nous comparer, ce qui est assez rare car tout est fait pour qu’on se compare en tant que garçons qui chantent des trucs intimes, mais avec lui jamais.

C’est assez fou car on a un peu le même timbre de voix, on aborde un peu les choses de la même façon mais on est chacun dans notre film et on trace notre film. C’est comme si on était deux restau qui faisaient à peu près la même cuisine l’un à côté de l’autre mais dont les clients pourraient aller de l’un à l’autre sans problème (rires). Son EP est vraiment fou, la conception et tout ce qu’il a mis comme travail dedans, il a tout fait tout seul et je suis assez admiratif, il s’est vraiment battu comme un lion. TERRIER, c’est vraiment un gros coup de cœur.

En livre, il y a celui d’Hélène Dorion qui s’appelle D’argile et de souffle, une autrice québécoise qui fait une espèce de poésie sur toutes les formes de rupture, qu’elles soient amoureuses, corporelles, sociales etc. C’est dingue. En film, je pense qu’il faut aller à l’essentiel et regarder Frances Ha tous les jours, c’est un des plus beaux films que j’ai jamais vu, c’est un personnage dans lequel tu peux te projeter. J’ai eu l’impression que quelqu’un avait fait une caméra cachée sur ma vie, ce qui était assez dingue. Et en danse, je dirais Marion Motin, c’est hyper viscéral, puissant et sensible, une chorégraphe que j’adule beaucoup, la danse c’est un art avec lequel on n’a pas besoin de mettre des mots, il y a des gens qui juste avec leur corps arrivent à te faire chialer, hurler et pour moi, c’est vraiment l’art le plus ultime. Dansons maintenant !

© Crédit photo (couverture d’article) : Chloé Nicosia