Luni : « Il faut oser vivre pour pouvoir créer »

Perfectionniste et constamment à la recherche de pousser sa musique le plus loin possible, Luni vient de sortir X7, un projet pointilleusement travaillé par l’artiste et son équipe. Après la sortie du projet et avant qu’il parte en vacances, nous avons discuté avec l’artiste autour de son processus créatif mais aussi de ses craintes et envies concernant le futur.

Tom Vessier

LFB : Le projet étant sorti, comment as-tu vécu sa sortie ?

Luni : Plutôt bien. Dans un premier temps c’était stressant, comme toutes les sorties. Finalement, bien, ça m’a soulagé car ça faisait longtemps que je travaillais sur ce projet.

LFB : Et tu as été content des retours ?

Luni : Alors au début, j’ai vraiment été content des retours du public. En fait, je lance toujours une semaine et demi au moins pour juger mes retours. Là, pour le coup j’ai été plutôt content des retours du public. Après, les retours des médias, ça s’est fait un peu légèrement tardivement. Du coup, là pour l’instant je suis content, donc ça va.

LFB : Au niveau des médias, j’aimerais bien revenir sur ta présence sur Tambora, le projet sorti début d’année par le média 1863. C’est un média qui te soutient depuis un bon moment et qui se développe de plus en plus. J’aimerais savoir quel regard du porte sur cette nouvelle scène médiatique qui émerge dans le rap.

Luni : C’est super ! Après, c’est vrai que 1863 et ma présence sur Tambora, ça s’est passé un peu de manière spontané. Ils avaient déjà leur line-up et on s’est parlé une semaine avant la sortie et on a tout enregistré à ce moment, le morceau a été fait en trois jours. En fait c’est en parlant avec Noé (un des co-fondateurs de 1863, ndlr), il me dit que c’était dommage que je ne sois pas sur le projet. De là, je lui ai dit que je pouvais faire un morceau. Après Jeunesaint est venu par la suite. On a vu quelqu’un dire sur Twitter que ça serait bien d’avoir une collaboration Luni x Jeunesaint, je me suis dit pourquoi pas, j’avais bien aimé les morceaux qu’il avait sorti et puis voilà c’est parti comme ça.
Ca fait du bien et c’est un plaisir quand on me donne de la force et que de mon côté je peux aussi en passer à mon tour parce que c’est un média qui me supporte et me soutiens.

LFB : Ton ascension a été assez progressive mais en même temps quand même assez rapide. Comment as-tu vécu tout ça ?

Luni : Honnêtement, je l’ai mal vécu, dans le sens où c’est vrai que les gens qui m’entourent me disent que ça se passe bien et que ça fait que de progresser mais moi j’ai trouvé ça très long. Puisqu’avec mes projets Couleurs, ça a monté à ce moment là, j’étais plutôt satisfait. Puis je me suis associer avec des partenaires qui au final n’était pas du tout dans la même optique que moi. Du coup, j’ai repoussé les sorties de mes projets, ce qui fait que l’intérêt pour moi est un peu redescendu. J’ai galéré pour reprendre cette vie là. Après avec le temps, je me suis fait des contacts, je me suis lié d’amitié avec des gens qui sont plus ou moins influents. Finalement j’ai sorti des morceaux sans vraiment calculer et j’ai été partagé par ces gens influent et ça a reprit d’un coup.
C’est sur que dans un premier temps ça a été très long pour moi. Le deuxième temps, depuis la sortie de Paris-Bruxelles (une collaboration avec Krisy, ndlr) il a été assez rapide, il aurait pu l’être encore plus mais j’ai pris énormément de temps pour sortir mon projet.

LFB : C’est la deuxième fois que tu me dis que ça fait un moment que ce projet est en chemin. Qu’elle était ta volonté avec ce projet pour que tu prennes autant de temps à le travailler ?

Luni : Il y a deux choses, la première c’est que dans un premier temps j’avais pris mon temps, un an à la base et le projet était presque fini, à 90%. Mais après, il y a eu le problème d’être accompagné par des gens qui correspondent à ma personnalité, à mon image et à la manière dont j’ai envie de le défendre. Ça c’est le premier temps. Le deuxième temps ça a été naturel, j’avais envie de faire un gros projet, d’arriver et de dire que voilà, ce projet je serais capable de le défendre jusqu’au bout. C’est ce qui s’est passé au final, j’ai mis un an pour le créer et puis un an pour trouver des gens qui vont le soutenir et le pousser autant que moi j’ai envie de le pousser. Du coup, ça a mis un certain temps mais il a été un peu travailler comme un « album » alors que ça n’en est pas un.
Ensuite, il y a eu pas mal de choses, l’arrivée de certains albums comme celui de Laylow ou Lomepal. Après la sortie de l’album de Laylow, j’ai trouvé que le projet c’était du n’importe quoi, on aurait dit une mixtape. Il y avait déjà presque tous les morceaux mais je trouvais que c’était trop un melting-pot et qu’il n’y avait pas de lien entre les morceaux. Ce qui veut dire qu’après j’ai repris 2/3 mois pour créer un univers et un fil conducteur dans le projet. Après, ça a prit un peu plus de temps mais je suis content du résultat et je trouve très sincèrement que c’est mon meilleur projet.

LFB : C’est drôle que tu dises qu’il a été travaillé comme un album car j’ai eu cette impression aussi. C’est dû aussi aux thématiques qui balisent le projet, comme le thème des relations amoureuses et notamment sur le morceau Différent où tu vas même jusqu’à dire que tu considères une femme comme ta muse. Dans toute la première partie du projet, on ressent l’importance de toutes les femmes de ta vie, je me trompe ?

Luni : Non, pas du tout, c’est clairement ça ! C’est juste que j’avais envie de faire un truc où je ne perdrais pas les gens avec quelque chose de totalement nouveau parce que je trouve que c’est important que les gens suivent à leur rythme. Du coup, dans la première partie du projet, il y a quand même des nouveautés, mais c’est surtout du Luni qu’on connait déjà.
Après, dans la seconde partie du projet, c’est aussi du Luni mais sur des thèmes plus profond.

LFB : Ce rapport aux femmes et aux relations amoureuses qui balisent le projet, est-il plutôt inspiré d’une relation que tu as vécue ou d’un patchwork d’expériences que tu as pu connaitre de prés ou de loin ?

Luni : C’est une sorte de « patchwork ». J’ai eu la chance ou pas d’avoir bien vécu et d’avoir connu plusieurs relations. Donc j’ai vécu énormément de choses différentes, ce qui donne des morceaux comme Différent ou d’autres types de morceaux dans le projet ou même dans ce que je pourrais faire plus tard.

LFB : Comme tu l’as dit précédemment, le projet a aussi une « seconde partie » où tu es plus personnel, que ce soit sur tes souhaits pour le futur, ton chemin. Par exemple sur L’idéal, tu évoques tes souhaits pour le futur mais actuellement, en regardant dans le rétro es-tu satisfait de ce que tu as déjà parcouru ?

Luni : Non, on est jamais satisfait ! En tout cas perso, je ne suis jamais satisfait, j’en veux toujours plus, même quand j’arrive à avoir quelque chose. Ma vie et aussi dans ma musique, je fais les choses par pallier. Je mets un grand objectif et il y a pleins de sous-objectifs. Par exemple, il y a eu l’objectif d’avoir Krisy et d’autres grosses collaborations que j’ai eu. Au final, je ne suis pas satisfait parce que j’ai toujours un objectif derrière. Je trouve que c’est important parce que dès que tu atteins un objectif ou que tu te sens satisfait, tu perds en détermination, tu restes constant sur le fait que là t’es satisfait et heureux donc tu fais quelque chose de bien. Au final, tu tournes en rond dans ta musique parce que tu cherches pas à aller plus haut, parce que tu as déjà eu ce que tu voulais. C’est pour ça que non, je ne suis jamais satisfait ! Et tant que je fais de la musique, je ne pense pas l’être un jour.

LFB : En fait tu as aussi besoin de ça pour créer ?

Luni : Ouais totalement ! J’ai besoin de savoir ce que je veux plus tard. En fait, j’ai besoin de vivre tout simplement pour pouvoir créer de la musique.

Tom Vessier

LFB : Pour revenir au titre L’idéal et à celui qui le suit, asocial. Il y a une sorte de volonté de s’aimer soi-même avant tout, de se comprendre en tout cas. Est-ce que c’est quelque chose que tu arrives à mettre en place dans ton quotidien ?

Luni : L’amour de soi c’est clairement la clé si on veut réussir. Le truc, c’est qu’on passe par pleins d’épreuves qui font que soit on arrive à gagner en confiance en soi, soit on en perds et c’est là où il faut se battre.
Clairement, dans ma musique, surtout dans le morceau L’idéal, c’est ce message que j’essaye de faire passer. J’ai eu beaucoup de problèmes, je me suis retrouvé dans beaucoup de situations « critiques » et je me suis très souvent laissé prendre par cette énergie là. Au final, avec du recul, je prends de l’âge et ça aide aussi. Du coup, je me dis que ce qui définit une personne c’est la manière dont elle va réagir quand elle se retrouve face à une situation difficile.
L’amour de soi c’est important et je pense l’avoir « trouver ». C’est comme la satisfaction, c’est un combat de toute une vie que t’es obligé de travailler tous les jours parce que dés le moment où tu te relaches, tu peux être rattraper par de mauvaises énergies venant souvent des gens. Ce qui fait écho à ce titre, asocial, qui me représente vraiment. Je parle de quelque chose de vrai, je parle peu aux gens autour de moi, j’essaye de prendre des nouvelles mais c’est rare. Si je le fais, c’est aussi à cause du fait que je n’ai pas envie de prendre l’énergie des autres.

LFB : J’ai été assez touché par cette thématique et c’est pour cela que j’avais envie de savoir comment tu avais pu l’incorporer dans ton processus créatif.

Luni : C’est marrant parce que pour moi, c’est vraiment ma vie de tous les jours. Ce titre (asocial.), il devait sortir bien avant sauf que voilà il y a eu le covid et pleins de choses ont été perturbées. Il faut savoir que j’ai une famille assez présente autour de moi, ma mère écoute énormément mes morceaux. Elle a écouté asocial. et elle m’a dit que pour elle c’était pas le meilleur morceau du projet mais qu’au vu de la situation actuelle c’est celui qui va le plus résonner, dans le sens où là, tout le monde est emmené à être « asocial. » avec les confinements,… Au final, les gens prennent plus de temps pour avoir du recul sur eux.
Du coup, c’est marrant parce que ça a été naturel mais c’est tombé au bon moment.

LFB : Très clairvoyante ta maman en tout cas !
En plus d’avoir trouvé un équilibre de vie qui te convient, sur le projet tu racontes un peu le parcours qui t’as amené à cet équilibre, je me trompe ?

Luni : Non, c’est exactement ça. J’ai bagarré et finalement j’ai trouvé qui j’étais et de qui je voulais être entouré. Au final, ça se ressent dans ma musique parce que tout est lié que ça soit la vie ou la musique. J’ai raconté tout ce par quoi je suis passé.

LFB : Tu l’as dit au cours de l’interview et tu le dis dans l’outro du projet (X7:Jyuunana) : « Je sais que mon son est deep« . J’ai trouvé ça étonnant, parce que j’ai trouvé ta musique très clairvoyante et qu’elle dégageait une certaine positivité. Dans le sens où « oui ça a été dur, oui ça peut encore l’être mais maintenant j’ai trouvé ma vision et ça va aller ». Tu penses vraiment que ta musique est deep ?

Luni : Je pense que mon son est toujours deep et qui l’a toujours été et sincèrement j’espère qui le sera toujours. Parce qu’en fait, je fais que de raconter ma vie, rien de plus. Je n’essaye pas de raconter l’histoire de quelqu’un d’autre ou de raconter une histoire fictive mais de raconter au maximum qui je suis. Par exemple, quand je fais des morceaux comme OUH ou comme Différent, c’est des morceaux en terme de relations qui se sont déjà passé. Chaque titre c’est des choses qui me correspondent, c’est des « morceaux de moi ». C’est pour ça que j’estime que ces des morceaux deep parce que ça vient du plus profond de moi.
Après, je ne maitrise pas ce fait que ça soit universel ou pas. Parce que je raconte uniquement ce que moi j’ai vécu. Effectivement le fait que ça soit des morceaux parfois axé sur l’amour, je sais que c’est un sujet universel et donc que ça va toucher des gens. Par contre, je ne sais pas si la façon dont moi je la raconte ou je l’ai vécu est universel. Quand j’ai fait asocial. pour moi ce n’était pas un morceau universel, c’était quelque chose de très précis et je ne pensais pas que ça allait parler à autant de personnes parce que je me suis dit que c’était moi qui était comme ça. Après je suis peut-être parti à l’extrême en utilisant le terme « asocial » mais pour moi, c’est un fait, j’estime que je suis quelqu’un qui ne prend pas de nouvelles des gens même si j’essaye de le faire. On me la reproché plusieurs fois et je trouve qu’honnêtement dans mon entourage j’ai facilement une quinzaine de personnes qui contredisent la règle et qui me font croire qu’il n’y a que moi qui suis comme ça, c’est pour ça que je ne pensais pas que c’était universel.
Mais quand je fais un morceau comme OUH évidemment là c’est universel, c’est de l’amour et tout le monde serait prêt à tout pour une personne.
Au final, c’est pour ça que je parle de « son deep » c’est qu’il y a des choses que j’aborde qui pour moi vienne de mon point de vue. Si les gens se reconnaissent dedans et ont vécus des choses similaires, c’est bénéfique parce que je leur parle à eux et je peux peut-être les aider de la même manière que je me suis aidé moi aussi. En tout cas, ça part toujours d’une intention naturelle, c’est pas voulu, je fais ma musique mais je pense que c’est quelque chose de plus profond.

Pour revenir à ce que tu disais, il y a cette volonté d’être deep mais aussi d’être positif, c’est ce que je voulais mettre en avant aussi parce que dans mes anciens projets, c’est très deep pour moi. Il n’y avait pas cette notion de positif. Pour ce projet là, je voulais mettre une note positive à tout le projet.

LFB : Pour conclure tout doucement l’interview, on va sortir un peu du projet. Après cette interview, tu pars en vacances, est-ce que ces moments de « off » apportent quelques choses à ton processus créatif ?

Luni : Ouais évidemment ! Je le sais bien, dès que je fais quelque chose, je sais que ça va m’influencer dans ma musique. C’est assez drôle mais voilà, il faut oser vivre pour pouvoir créer.

J’ai une question pour toi, comment as-tu interprété l’outro du projet ?

LFB : C’est drôle parce que justement je me suis posé la question ce matin. J’ai eu l’impression qu’étant donné que tu semblais avoir trouvé la plénitude, tu enterrais l’ancien Luni et s’en suit une résurrection qui va arriver ou qui est même peut-être déjà là avec ce projet. C’est comme ça que j’ai perçu un peu la chose.

Luni : Ok, ok bah c’est vrai ! J’avais peur que ça soit mal compris ou que les gens aient du mal à comprendre mais c’est totalement ça.

LFB : Ca me rassure de savoir que j’étais pas dans le faux (rires).

Luni : Non, tu es en plein coeur du projet, en plein dedans. Effectivement, elle a deux sens cette fin, la première c’est celle que tu as dit. Simplement la mort d’une époque et la deuxième c’est la vraie mort, le fait d’être vraiment mort et voir ce qui va se passer après.

LFB : Ok, grave intéressant !
Pour clôturer, à part de bonnes vacances qu’est ce que je peux te souhaiter pour la suite ?

Luni : Du succès ! Franchement que le projet fonctionne déjà. Je suis pas quelqu’un qui débite beaucoup de musique donc s’il peut fonctionner pour que je prépare tranquillement la suite c’est parfait.