Une conversation avec GARGÄNTUA

Projet total, intriguant et passionnant, GARGÄNTUA hante nos oreilles depuis un petit moment déjà. On bouillait donc un peu d’impatience à l’idée de les rencontrer. On a donc eu un grand plaisir à se poser avec J4N D4RK & GOD3FROY pour un long entretien dans lequel on revient sur l’écriture, le fait de dissocier le corps et l’esprit, la noirceur du monde et … Jésus.

Crédit : David Tabary

La Face B : Salut GARGÄNTUA, comment ça va ?

GARGÄNTUA : Super bien ! Accueil au top ! Et découverte de cette ville et de cette région ! Sous le soleil de Roubaix.

LFB : Vous n’aviez jamais joué dans le Nord ?

J4N D4RK : On a joué une fois à Anvers en Belgique mais dans les hauts de France, c’est la première fois.

LFB : Vous avez repris le chemin de la scène et des concerts depuis quelques temps. Pour un groupe comme le vôtre, est-ce une forme de soulagement de retrouver le Live ?

J4N D4RK : Ah carrément ! J’étais même inquiet que ça ne reprenne jamais vraiment ou alors qu’on doive presque repenser nos vies. La perspective de se professionnaliser semblait s’éloigner, mais maintenant, ça semble être possible du fait de la reprise des concerts et de la signature avec Wart, notre tourneur donc c’est super.

GOD3FROY : Complètement . Il y a eu une espèce de retournement de situation. Quand l’épisode Covid a démarré avec le premier confinement, ça s’était synchronisé avec un an de travail en vue de la sortie de notre album Faim du game, avec trois clips prévus à quelques semaines d’intervalle. On s’est posé la question de reporter la sortie et le lancement fut difficile. Donc une fois que le Covid a commencé à se dissiper, ça a coïncidé avec notre sélection aux inouïs du Printemps de Bourges, la signature avec Wart et tout ce qui a suivi… c’est porteur d’espoir.

J4N D4RK : Il faut dire aussi que, quand le Covid a commencé, on avait onze date de prévues entre Avril et Août 2020 et c’était le début d’un petit buzz qui a commencé avec le fait qu’on soit lauréats Propul’son et en résidence à l’Astrolabe (Orléans)alors qu’on fait ça depuis 2015 donc c’était vraiment cinq ans de boulot qui payaient enfin…et puis non. Ça a été dur sur le moment, et puis le Covid a commencé à de nouveau laisser la place à la fête comme ça reprend en ce moment.

LFB : Comment définiriez-vous GARGÄNTUA pour quelqu’un qui va vous découvrir ou qui vient de vous découvrir ?

J4N D4RK : C’est de la chanson techno, Pop hardcore, musique pour danser et penser.

LFB : Ce que j’aime beaucoup, et que je retrouve par exemple chez Sexy Sushi ou Fuck Dead, c’est que votre musique crée la dissociation entre mon corps et ma tête. Mon corps a envie de danser et ma tête est focalisée sur les paroles qui ont du sens, avec une vraie recherche d’histoire. Je me demandais comment vous travailliez ça ?

J4N D4RK : Oui c’est quelque chose qu’on essaye de faire. Je connais pas Fuck Dead. Mais j’ai toujours apprécié Sexy Sushi depuis 2009 même si je ne connais pas toute leur discographie. Mais oui, c’est quelque chose qu’on essaye de travailler. Ce côté dansant avant tout mais, au delà de cette première couche de musique de danse, il y a effectivement un discours, une narration, une revendication, du texte qui fait réfléchir. A l’image de l’œuvre de Rabelais. A première vue, c’est une œuvre vulgaire et humoristique, satirique. Une grande connerie, une farce.

Ça correspond à l’aspect « danse » de notre musique. Et au-delà de ce côté farce chez Rabelais, il y a toute une réflexion sur le travail, sur la liberté, sur les loisirs, sur l’éducation. Rabelais fait passer ses idées à travers la farce et nous, à travers la musique de danse, on essaye de faire passer des messages, de la poésie.

GOD3FROY : C’est pour ça qu’on s’appelle GARGÄNTUA. C’est la raison principale. 

LFB : Justement, comment trouve-t-on l’équilibre entre la poésie et la brutalité ?

GOD3FROY : Pour moi, ça ne s’oppose pas du tout. 

J4N D4RK : Non, ça ne s’oppose pas. 

Crédit : Cédric Oberlin

LFB : Au niveau de l’écriture, je trouve qu’il y a deux types distincts de morceaux dans votre musique. Ceux qui sont envisagés comme des court-métrages avec une histoire et ceux qui sont plus dans l’idée d’un cadavre exquis. Comment travaillez-vous le process d’écriture ? Est-ce un travail commun ?

J4N D4RK : Des fois c’est GOD3FROY qui vient avec des idées, d’autres fois c’est moi. On vient avec un concept, une narration et d’autres fois c’est plutôt des associations de mots, des phrases inspirées d’images surréalistes. Il y a des morceaux qui ressemblent plus à de la poésie dénuée de sens.

GOD3FROY : Dénué de sens, ça l’est jamais car même si on part dans ce style d’écriture là, on veut toujours que ça tourne autour d’une question. Ce n’est jamais un freestyle. Tu penses à quel morceau quand tu dis que c’est plus construit ou pas ?

 LFB : Dans le dernier, La mort avec toi, on sent l’écriture contrairement à un morceau comme J’ai faim qui est plus surréaliste.

GOD3FROY : En fait, J’ai faim parle quand même de quelque chose qui est très précis. C’est le cri de désespoir de quelqu’un qui a tout le temps faim de plus, tout le temps envie d’autre chose. Ça fait évidemment référence à la société de consommation. Donc sous ses airs de cadavre exquis, il y a finalement ce truc qui tourne toujours autour d’un sujet précis.

LFB : Concernant les thématiques qui reviennent dans vos morceaux, ça parle beaucoup de la mort, du délitement de l’espèce humaine. Avec humour et distanciation. Mais parler de ces thèmes là vous permet-il de les désamorcer et de les tenir éloignés de vous ?

J4N D4RK : Oui en quelque sorte. C’est une manière de dédramatiser 

GOD3FROY : Je n’ai jamais pensé à ça comme ça, personnellement. On est très différents et Gargäntua, c’est aussi ça : Une espèce de socle sur lequel on se rassemble et où on apporte des choses qui ne sont pas du tout les mêmes.

LFB : Le fait que la fatalité ne soit jamais très loin dans vos morceaux, est-ce qu’il y a une peur du futur ou une analyse négative du futur ?

GOD3FROY : L’avenir est sombre 

LFB : je vais revenir sur La mort avec toi. Le titre marque une étape et annonce un nouvel album. Je trouve que la production est un peu plus pop par rapport à ce que vous aviez fait avant et je me demandais s’il n’y avait pas un notion un peu « fight club » de pirater un univers pour le pervertir complètement ?

J4N D4RK : Si si ! C’est même ce qu’on essaye de faire depuis le début. Mohammed je t’aime c’était un peu ça. Apporter une démarche engagée à un style de musique qui s’est construit sur l’absence de revendications . Pour La mort avec toi, j’aurais plus dit Rock que Pop mais oui, au niveau de la voix il y a un côté Pop radio. C’est surtout qu’à force de travailler, on comprend là où on veut en venir depuis le début. On élague et on arrive à quelque chose de plus en plus précis, qui va vraiment dans la direction où on veut aller depuis le début et dont on approche dangereusement.

LFB : Par rapport à l’aspect visuel, j’ai l’impression que c’est la première fois que vous intégrez de manière aussi frontale des couleurs. Le clip est à la fois très gore mais aussi très enfantin et joyeux compte-tenu de la colorimétrie de la vidéo.

GOD3FROY : C’est vrai ! Et en fait ça résume assez bien ce qu’on a demandé à Kassler, qui a réalisé le clip. Il a immédiatement compris là où on voulait en venir. Et on s’attendait à avoir le clip six mois plus tard parce que c’est un travail-monstre. Toutes les images ont été faites au trackpad de son ordi. Image par image ! Et deux, trois semaines plus tard, il revient avec une béta. En fait, il a fait que ça du matin au soir, non-stop, jusqu’à nous proposer une première version qui était déjà incroyable et il a pondu cette merveille. Un bonheur.

LFB : Quelle est l’influence du cinéma sur votre projet ? Que ce soit l’aspect visuel, très important, et par rapport à la scène.

J4N D4RK : C’est très important pour nous. On veut que GARGÂNTUA ne soit pas seulement de la musique, mais une œuvre totale. Un univers, une sorte de délire qu’on se prend en pleine gueule jusqu’à se dire « Wouah ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ?!« .

Je suis un grand cinéphile. Ça m’a beaucoup marqué toute ma vie, laissé des images et des sensations très fortes. Peut-être même plus que la musique, finalement. J’ai réussi à trouver les mêmes sensations dans la musique que dans le cinéma par la suite. Mais oui, l’aspect visuel est très important d’autant plus aujourd’hui où on est dans une société d’images

GOD3FROY : par rapport à la société d’images, on devient tous de plus en plus sensible à la vue. La vue est omniprésente et sollicitée pour tout, donc proposer un projet artistique sans rien avoir à montrer est un terrain glissant.

Crédit : David Tabary

LFB : Justement, avoir fait évoluer votre prestation scénique par rapport à 2015, avec des tenues de scène, des maquillages et des personnages presque inquiétants. Est-ce une sorte de protection ? Le besoin de faire la distinction entre le réel et ce que vous êtes sur scène ? Ou alors s’agit-il de représenter une partie exacerbée de votre personnalité ?

J4N D4RK : Un peu des deux, je pense.

GOD3FROY : Oui, c’est un peu des deux. C’est même encore plus que ça. Ça permet de faire de nos personnages deux archétypes qui se répondent comme dans le théâtre antique avec ce masque qui va amplifier les expressions et qui va affirmer des personnages, donner à voir du contraste sur scène. 

J4N D4RK : aujourd’hui avec les réseaux sociaux on a envie de tout savoir des artistes, de les connaître. Il n’y a plus de distinctions entre l’art et le réel. Et c’est important qu’il y ait une distance.

Et même si on investit beaucoup de nous-mêmes dans nos œuvres, je n’ai pas tellement envie de me mettre en avant personnellement. Il faudrait être tout le temps dans son personnage et je ne crois pas que ce soit très sain.

GOD3FROY : Et l’art permet d’aborder des choses qui sont parfois contradictoires. Si tu prends « La mort avec toi », on ne va pas aller brûler des églises mais ça a une utilité, un sens artistique de le chanter

Mais ce propos artistique n’est pas quelque chose qu’on va incarner systématiquement dans nos vies. C’est un travail artistique, pas un mur Facebook sur lequel on va raconter nos vies.

LFB : Ca rejoint deux groupes que j’aime depuis toujours. Stupeflip et Le Klub des Loosers où est dans cette idée de masque, de défendre un propos sans forcément vouloir être ce propos.

J4N D4RK : Dans le genre de chanson française comme on fait, j’ai l’impression que c’est une posture que je vois peu. Les rappeurs peuvent se permettre de dire des choses un peu violentes, un peu hard…mais pour les autres genres, si tu dis quelque chose d’un peu dur, on te prend tout de suite pour un fou. C’est important donc d’avoir cette distance entre l’œuvre et le réel.

LFB : Vous aviez dit un jour que Jésus était fan de votre musique. Est-ce que vous pensez que c’est encore le cas ?

GOD3FROY : Je pense qu’il aime bien 

J4N D4RK : Si il y a un truc qu’on peut lui reconnaître, c’est que Dieu est amour ! 

GOD3FROY : Il paraît en tout cas, c’est ce qu’ils ont noté sur l’étiquette. Ca part d’une démarche qui est sincère donc j’espère qu’il valorise ça.

LFB : Du coup, pensez-vous qu’il vous en veut d’avoir cramé Notre-Dame ?

GOD3FROY : On n’a pas cramé Notre-Dame.

J4N D4RK : Et au pire il pardonne, c’est ça qui est bien.

LFB : qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour le futur ? Avec le nouvel album qui va arriver ?

J4N D4RK : Du succès, encore plus de bonnes idées et de belles rencontres. 

GOD3FROY : Une épiphanie !

Crédit : Cédric Oberlin

Vous pouvez retrouver notre chronique de Faim Du Game de GARGÄNTUA ici, ainsi que leur ADN par là.