André Manoukian : « Les frontières, j’ai très envie de les sauter ! »

« Anouch » ça veut dire doux et sucré comme aime le rappeler André Manoukian. Ce prénom arménien était celui de sa grand-mère, à laquelle il rend hommage dans un album éponyme. Pour en parler, nous avons rencontrer le pianiste de jazz, chez lui, à Paris.

Lorsque l’on prend le thé en Orient, ce temps relève d’un rituel tout autant sucré que sacré. Les langues se délient, au fil des patisseries et des gorgées que l’on se sert. C’est dans cette ambiance réconfortante que nous retrouvons André Manoukian, une matinée pluvieuse de février. Il s’y dévoile en alchimiste de l’intime, contrastant l’image qu’on lui prête. Avec sensibilité et douceur, nous avons évoqué son rapport à la musique, qui parvient à tisser des liens entre le temps et l’espace. Cette même musique qui permet de transmuter la douleur, en ne gardant que le souvenir nécessaire à l’engagement.

Crédit photo : Clara de Latour

Transformer la mémoire de la violence

Comme toute œuvre réussie, Anouch saisit le personnel pour mettre en lumière l’universel. En évoquant le souvenir de sa grand-mère, Anouch, André Manoukian raconte l’Histoire : le génocide arménien. En avril 1915, le mouvement nationaliste Jeunes-Turcs commandite la déportation et le massacre des Arméniens. Environ 1,3 millions périssent, 700 000 sont rescapés1. Anouch est l’une d’entre eux.

Le musicien nomme l’innommable : sa grand-mère ne parvenant pas à enterrer ses parents car un soldat la fouette. Pourtant « il a suffit d’un geste » nous dit brusquement André Manoukian, « Il a suffit qu’un soldat fasse un geste pour arrêter le carnage. » Le pianiste ne se contente pas d’illustrer ces propos par des mots, il pose des sons. Le morceau The Walk aux motifs redonant, boitant, raconte la déportation d’Anouch. Des accords lumineux semblent rendre hommage à son courage. Elle qui doit sa survie en ayant dit à un commandant turc : « Au nom de ta religion, comment peux-tu laisser se passer toutes ces horreurs ? »

Pourtant, témoigner ne paraissait pas être une évidence pour André Manoukian, qui explique avoir longtemps été éloigné de ce passé. « Je suis un enfant de survivants. Très souvent, les survivants ne racontent pas. Donc, on se retrouve à passer pratiquement toute son enfance et sa vie d’adulte à l’écart de cette histoire. »

 Je dirai que faire un album, c’est essayer de transformer la violence en sens.

Ce récit familial parvient au musicien par une lettre que lui écrit son père. Le déclencheur de cette prise de parole est, toutefois, sa découverte de la musique arménienne lors de la réalisation du documentaire Arménie, l’autre visage de la diaspora, de Marie-Claire Margossian. Les yeux brillant de nostalgie, André Manoukian dit en souriant : « pour une fois que mes ancêtres m’apportent autre chose que des névroses ».

Anouch se situe dans la continuité des disques Melanchology, Inkala et Apatride. Ils explorent, parcourent, la musique orientale, à la découverte de nouvelles sonorités, gammes et de nouveaux rythmes. Cela lui permet de trouver son style. André Manoukian explique : «  C’est comme cela qu’on se fabrique, on bricole avec des éléments qu’on a autour de soi, qu’on assimile et puis on explore.  »

Crédit photo : personnel, Retouche : Camille Scali, Design graphique : Caroline Sauvage

Arabesques et clair-obscur

De cette capacité de créer à partir de la violence, me vient en tête le processus créatif de Fantaisie militaire, d’Alain Bashung. Cet album est né d’un reportage que regardait le chanteur. Un soldat de l’ONU déchire son béret et pleure, impuissant, face au génocide rwandais, alors en cours. Bashung réagit en disant que des évènements peuvent imploser en nous, cela se traduit nécessairement par de la violence et que selon lui : « Faire un disque est un acte de violence. » Je décide alors de questionner André Manoukian sur cette citation. « Pour ce qui me concerne, je dirai que faire un album, c’est essayer de transformer la violence en sens. » répond le musicien « Qu’est ce que peut faire un artiste ? Il ne peut faire de que la musique, c’est sa manière à lui de réagir [instantanément] à cette violence par une autre violence même si elle est artistique. Ce n’est pas du tout mon cas, je me retrouve à découvrir un[e violence] passé[e]. »

Il y a aussi l’ambiguïté musicale de jouer mineur et majeur en même temps.

Ce mouvement transmutateur de la brutalité en oeuvre artistique, la rencontre d’opposés, est une des caractéristiques de la musique arménienne. Plus généralement, André Manoukian nous explique la composition musicale en Orient : « C’est des mélismes, on tourne autour des notes. C’est de la politesse, on fait des arabesque. » En guise d’exemple, il se lève de sa chaise pour rejoindre son piano et nous jouer un extrait du titre Trilles. Justement, une trille est « un triolet de trois croches ou trois doubles croches de notes voisines », nous apprend-il. Une complexité qu’il s’amuse à critiquer, dans un élan de complicité, il nous dit : « En Orient, ils ont cinquante gammes pour exprimer leurs émotions. C’est pour ça que c’est le bordel tout le temps là-bas ! »

« Il y a aussi l’ambiguïté musicale de jouer mineur et majeur en même temps. » appuie André Manoukian. Le majeur et le mineur sont des modes. Ils expriment musicalement un sentiment : de peine, pour le mineur, et de joie, pour le majeur. Cette ambivalence rappellent au pianiste un caractère intemporel. En tant que mélomane-savant, il invoque « la note bleue » des Afro-américains, étant du mineur sur du majeur, « le spleen » des Romantiques, sublimant la tristesse profonde, ou encore « le sodade brésilien » rappellant la tristesse reliée l’éphémérité du bonheur. Deux émotions contradictoires que la musique invite à se rencontrer. Il s’agit de créer une complémentarité entre deux opposés, comme pour trouver le juste milieu : le point d’ancrage et d’équilibre.

Crédit illustration : Camille Scali

La musique comme territoire refuge

Crédit photo : Clara de Latour

Si Charles Aznavour se présente comme français d’origine arménienne, André Manoukian se présenterait comme pianiste d’origine arménienne, si ce n’est même cosmique. De par ce trait éthérique, il fait allusion à une idée cosmopolite qu’il affectionne. Car lorsqu’on le questionne sur son rapport aux frontières, la réponse est claire : « Les frontières, j’ai très envie de les sauter ! » Le pianiste insiste en décrivant cela comme un devoir de musicien. Il argue que « musicalement, ça n’existe pas, c’est plutôt le contraire qui se passe ».

Pour preuve, Anouch surprend par ses frontières fantômes entre l’espace, aux confins de l’Orient et l’Occident, et le temps, en conjuguant Baroque, Classique, Romantique, et Jazz. Le Jazz, que décrit le musicien comme « une musique d’exilés ». « C’est la plus belle musique qui soit car c’est récupérer sa liberté de musicien, qui nous a été enlevé dans les conservatoires de la fin du 19ème siècle. », poursuit-il.

La déterritorialisation, c’est-à-dire qu’un territoire ne vaut que s’il est quitté.

En abordant la question des frontières, nous cheminons vers l’idée de territoire et de déterritorialisation. Cette pensée du philosophe Gilles Deleuze, est importante pour André Manoukian, cartographiant presque son identité. Il l’a résume ainsi : « La déterritorialisation, c’est-à-dire qu’un territoire ne vaut que s’il est quitté. » Le musicien nous témoigne être née en France, de parents arméniens née ici et à Smyrne, actuelle Izmir, en Turquie. Alors, il s’est un temps chercher, questionnant ses racines, avant de trouver une clé de réponse avec Deleuze.

D’autant plus que l’intellectuel théorise sur la musique : l’expression du bonheur d’être chez soi, la musique qui évoque le départ, et celle qui raconte l’éloignement. Il transparait un sentiment amoureux dans cette pensée, comme pour insister sur les frontières floues entre l’être aimé et la terre quittée, que l’on aimerait bien retrouver. On pense alors à d’autres penseurs, Aristophane et son mythe amoureux ou la philosophe Simone Weil, dont la citation « Aimer purement, c’est consentir à la distance, c’est adorer la distance entre soi et ce qu’on aime. » était écrite sur le mur d’une rue parisienne, au moment de l’écriture de ce papier.

Pour revenir à l’album, cela tombe bien, un peu à la manière d’un ange tombé du ciel. Pusique L’Ange à la fenêtre d’Orient raconte l’hésitation que l’on peut ressentir lorsqu’il s’agit de retrouver l’amour de sa vie, par crainte de souffrir.

« Mères courage de tous les pays, unissez-vous ! »

André Manoukian se décrit comme un « grand amoureux des voix », ou peut-être un grand amoureux, tout court. Plus précisément, ce sont les voix féminines qui font vibrer l’âme du musicien. Il fait ainsi appelle à la chanteuse arméno-syrienne Lena Chamamyan sur l’album Apatride. Cette fois-ci, pour Anouch, le musicien s’entoure de plusieurs chanteuses dont la Vénézuélienne La Chica, dépeinte comme « une véritable chamane ». D’intution, elle guide le pianiste vers des sonorités bulgares. Mais, c’est le compositeur François Zygel qui trouvera les chanteuses de Bulgarie. André Manoukian retourne dans sa ville natale, Lyon, pour rencontrer le groupe polyphoniques Les Balkanes. Hasard ou non, Milena, une chanteuse de ce quatuor se trouve être d’origine bulgare et arménienne. Elle chante dans ses deux langues au travers du morceau Oulyana, en hommage à sa mère.

Les figures de femmes puissantes et combattantes touchent le pianiste. Anouch pourrait être une allégorie. « Ma grand-mère était quelqu’un de sombre et triste. » nous confie-t-il en se souvenant de l’odeur des plats qu’elle préparait : dolma (ndlr. feuille de vigne farcie), aubergines et courgette farcies, et borek (ndlr. feuilleté salé). Avec conviction, il nous dit ne plus voir ainsi sa grand-mère : « Je me suis rendu compte que l’héroïne, c’était elle. » André Manoukian poursuit en précisant la phrase « Mères courage de tous les pays, unissez-vous ! » mise en exergue dans la version physique du disque : « Les femmes trimbalent la vie quand les hommes se donnent la mort au combat ».

La poète libanaise, Etel Adnan, également origiaire de Smyrne, écrit que le militantisme politique, c’est de l’amour, de l’amour pour une cause2. Face à la situation actuelle en Arménie, je ne pouvais pas ne pas questionner cet amoureux de l’amour sur son engagement politique. Car depuis décembre, l’enclave arménienne du Haut-Karabagh est privée de son accès vers l’Arménie. Le corridor de Latchine reliant le pays à la région est bloqué par des militants azerbaïdjanais depuis trois mois. L’accès aux ressources, aux besoins de première nécessité est rendu complexe, créant donc une crise humanitaire.

« Ce qui se passe aujourd’hui, pour moi, c’est un désastre sur beaucoup de niveaux. » intervient-il « Je pense que ce territoire est maudit car c’est le couloir d’invasions », ajoute-il. L’Arménie se trouve aux confins des anciens empires perse, russe et ottoman. Or, les frontières sont le lieu de rapports de force et de revendications territoriales. André Manoukian poursuit : « c’est comme une plaque tectonique, il y a trop de forces contradictoires. J’espère juste qu’ils trouveront un accord et que tout cela cessera… Je ne sais pas si ça vaut le coup qu’un seul gamin meurt pour un lopin de terre. »

Le musicien ajoute : « Les Arméniens ont plusieurs peines, la première c’est le génocide. La deuxième est qu’il n’est pas reconnu par les descendants. La troisième, d’une certaine manière, est d’avoir renié tout ce qui est turc ou ottoman de leur identité. Ils se sont enlevés une partie d’eux-même. » André Manoukian nous raconte ensuite un musicien turc le prenant dans ses bras en l’appellant kardash (ndlr. frère, en arménien), ou encore, son père chantonnant avant de s’exclamer : « C’est du turc, ça me remonte ! »

André Manoukian sera en concert le 19 mars 2023 au Trianon, accompagné d’artistes comme Les Balkanes, Dafné Kritharas etc. :

Écouter Anouch, album publié par Le Label [PIAS] :

1 Source : Mémorial de la Shoah

2 Adnan, E. Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, Galerie Lelong, 2015.

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